« Cela me fait mal au ventre de voir ça ! », s’exclame Mars Di Bartolomeo (LSAP). « À nous tous... à nous tous... », entend-on murmurer Simone Beissel (DP). Mêmes symptômes du côté de Gilles Baum (DP) qui ressent « e bëssi Bauchwéi ». Tous se montrent effarés que « des gens sans relations avec le Luxembourg » puissent voter aux législatives. Ce lundi, la Cellule scientifique a présenté à la commission des Institutions sa note de recherche sur le poids électoral (potentiel) de la diaspora et les moyens pour le circonscrire (d’Land du 26 juin). Étonnant étonnement que celui affiché par de nombreux députés ce lundi, puisque la note de 87 pages leur était parvenue dès la fin mai.
On y apprend qu’un tiers des citoyens luxembourgeois (soit 160 000 personnes) vivent à l’étranger, dont plus de 55 000 rien que sur le continent américain. À condition d’avoir 18 ans et de s’inscrire sur les listes électorales, toutes ces personnes peuvent voter. (Seulement 2,6 pour cent ont effectivement exercé ce droit en 2023.) Un gigantesque gisement électoral qui commence à inquiéter les députés. Ce qui n’a pas empêché une majorité d’entre eux de voter, le 28 avril, une motion appelant le gouvernement à ouvrir le vote digital à cette diaspora très disparate. Au risque d’accroître considérablement le risque de voir un parti mobiliser ce potentiel via des campagnes ciblées sur les réseaux sociaux.
La nationalité « par recouvrement », introduite en 2008 par Luc Frieden (alors ministre de la Justice), a fait exploser le nombre d’Auslandslëtzebuerger. Cette dérogation réservée aux descendants d’un ancêtre luxembourgeois (en 1900) poussait à l’absurde le ius sanguinis. Avec presque vingt ans de retard, elle a été sévèrement critiquée ce lundi par Di Bartolomeo, qui a parlé à plusieurs reprises d’un « bradage » de la nationalité à des gens « déi iwwerhaapt näischt mat eis ze dinn hunn ». (Le président de la commission, Laurent Zeimet, a fini par rappeler au député socialiste que le LSAP n’avait pas exactement été « onbedeelegt » dans le vote de cette loi.)
Un consensus semblait se dégager en commission : Lier le droit de vote à des liens effectifs avec le Luxembourg. Une clause excluant du droit de vote les Luxembourgeois qui n’ont jamais résidé sur le territoire lui « plaît beaucoup », avance le chef de la fraction libérale, Gilles Baum, en son nom « personnel ». Alex Donnersbach (CSV) estime que l’option ne serait « pas inintéressante ». Sven Clement, qui avait le premier tenté d’exploiter le filon électoral transatlantique, évoque un « brouillard statistique » qu’il faudrait d’abord dissiper. (Quant à l’ADR, difficile de connaître sa position : Aucun de ses députés n’était présent à la réunion de ce lundi.) En conclusion, Laurent Zeimet (CSV) a appelé les fractions et sensibilités à se concerter en interne.
Le lendemain, dans la matinale de 100,7, Claude Wiseler n’a pas caché qu’il penche, lui aussi, pour une limitation du droit de vote vis-à-vis d’une diaspora lointaine (il parle de « geschichtlech Lëtzebuerger ») qui tombe « très peu sous la législation luxembourgeoise ». Il faudrait certes cultiver les relations, mais « sans nécessairement passer par le droit de vote », estime le président de la Chambre. Et de préciser illico : « La question n’est évidemment pas d’enlever le droit de vote à quelqu’un qui habite à la frontière et qui entretient des relations au quotidien avec le Luxembourg ». (Il omet de préciser que parmi les 62 000 Luxembourgeois habitant la Grande Région se trouvent des dizaines de milliers de Français et de Belges qui ont, eux aussi, obtenu la nationalité par recouvrement.)
Il est presque comique d’observer les contorsions de politiciens qui, en 2023 encore, draguaient ouvertement les électeurs potentiels dans le Midwest américain et le Sud brésilien. Parmi eux, un certain Claude Wiseler qui, accompagné de son épouse, avait fait la tournée de l’État de Santa Catarina, un fief du bolsonarisme où se concentrent une grande partie des Brésilo-Luxembourgeois. Le couple Wiseler y dissertait sur les « segredos dos sucessos do Luxemburgo ». (« Le succès du Luxembourg, c’est le succès du CSV », résumait Isabel Wiseler-Limer.) Le micro-parti Fokus retourne également sa veste. Dans un récent post Facebook (liké plus de 950 fois), son dirigeant Marc Ruppert s’indigne du « Riesenafloss op eis Politik » que risquerait d’exercer la diaspora. Il oublie de préciser qu’il y a trois ans encore, son parti proposait de réserver « deux ou trois » sièges à la Chambre aux Luxembourgeois de l’étranger.
Cette option d’une circonscription dédiée ne suscite guère l’enthousiasme des députés. « Net ganz evident… », glisse Wiseler, prudent comme à son habitude. La majorité préfère ne pas ouvrir la boîte de Pandore. En même temps, elle pressent que l’argumentaire légitimant l’exclusion des uns (les Luxembourgeois non-résidents) devrait logiquement entraîner l’inclusion des autres (les résidents non-luxembourgeois). L’opposition de gauche n’a pas tardé à construire ce « pont ». Claude Wiseler refuse de le traverser. Il l’a martelé à la Radio 100,7 : « Dat eent huet näischt mat deem aneren ze dinn ».