La nature aime à se cacher, disait Héraclite. À Neimënster elle se montre dans ses aspects les plus tragiques, triviaux, rêveurs

Nature secrète

d'Lëtzebuerger Land du 28.05.2021

Le Mois européen de la Photographie (EMoP) à Neumünster, c’est l’occasion de faire le tour du regard des photographes invités par des institutions, sur le thème de cette huitième édition, Rethinking Nature/Rethinking Landscape. La Luxembourgeoise Lisa Kohl, au premier étage à la chapelle, lauréate des prix Edward Steichen en 2019 et Pierre Werner en 2020 et qui, sélectionnée par Lëtzarles sera présente aux Rencontres photographiques d’Arles cet été. La Grande Région, pour les dix ans de la bourse « Regards sans Limites », expose la Belge Anne-Sophie Costenoble, les Allemands Florain Glaubitz et Thilo Seidel, la Française Émilie Vialet et le Luxembourgeois Patrick Galbats dans le cloître. La française Marie Lannier, est présentée par l’Institut Français, dans la Salle voûtée.

Hormis la difficulté du parcours : trouver la nature ensauvagée de Marie Lannier, cachée entre le grand hall couvert et la cour, puis retraverser la cour jusqu’au cloître. C’est devenu un « eye catcher » des expositions qu’une grande image rétro-éclairée capte le regard du visiteur face cette fois, au grand cerf d’Anne Sophie Costenoble. Puis, il faudra monter l’escalier, tourner à gauche et découvrir, presque par hasard, l’entrée de la chapelle. Le choc des résidus laissés par les migrants sur l’île grecque de Lesbos, de Lisa Kohl, est d’autant plus fort.

Dans Land(s)cape, Lisa Kohl a dirait-on uniquement regardé par terre. Sur les rochers, dans les cailloux, les herbes folles, semblent s’enfoncer ce qu’on distingue encore tout juste comme avoir été quelque chose pour se couvrir. Plusieurs triptyques, prennent dans le silence du lieu, ce sens sacré de la vie disparue. Une parka semble avoir flotté sur le rivage récemment, l’eau de mer a donné la couleur du rouge du sang au vêtement rose. Et puis il y a ces stèles qui parsèment la Chapelle. Tels papiers d’identités, telle paire de ballerines ornées d’un diamant de pacotille rappellent un nom, des pieds partis dans l’espoir d’atteindre la terre promise européenne et qui se heurtent à ses bornes frontière. Mais où sont-ils ? 

Chez Marie Lannier, l’être humain se cache dans une nature ensauvagée. Il faut scruter les hautes herbes, les lianes et les racines pour y dénicher deux enfants qu’elle a suivis en Ardèche (Le soleil des loups). Les paysages des Lointains, panoramas des terres arides d’Arménie, sont photographiés de loin. Marie Lannier oblige le visiteur à se pencher pour chercher l’échelle des chemins des Contrebandiers. On sent chez la photographe une conteuse qui fait ressentir par la couleur les hommes en conflit et la nature indomptable – ocres et violets, terre et blanc bleuté.

Ces deux expositions sont sans doute celles qui déclenchent les réactions les plus « instinctives » de cette huitième édition de l’EMoP parce que Lisa Kohl et Marie Lannier, sont les reporters du monde dans sa sauvagerie, humaine et naturelle. Les Regards sans Limites des cinq photographes qui représentent la Grande Région, sont a contrario sans doute ceux qui cherchent à créer du lien entre l’homme et les paysages. Ainsi Des voix silencieuses d’Anne-Sophie Costenoble, qui, d’une résidence en Norvège, a rapporté des photos en noir et blanc dont la lumière certes froide, éclaire avec douceur des visages, des paysages. Il y a ici une absence de temporalité qui trouble la limite entre hier, aujourd’hui, demain.

L’univers de Florian Glaubitz est trivial, l’exact opposé. Ses clichés sont des saisies du quotidien domestique, d’une serre en plastique où a peut-être poussé cette tomate, laquelle a la même forme ovoïde qu’un tas de foin ou une cabane dans les bois. Des natures mortes culturelles en somme. Et la forêt de Thilo Seidel, est-elle éclairées par la lune ou au néon ? La série dramatique sur la disparition du patrimoine naturel des Parcs nationaux américains victimes de feux s’appelle chez Émilie Vialet, Limits of Acceptable Change alors que tout tend à penser « inacceptable ». Des arbres, encore des arbres. Patrick Galbats les photographie dans les villes où il passe. Il n’y a pas d’arbres – serions-nous à Bruxelles dans le Quartier Européen ? –, il y a des fleurs en plastique sur un arbre mort, en guise de feuilles, des perruches à collier, qui se multiplient et vivent là en société. La série s’appelle Petits Poèmes photographiques (en prose).

Les expositions Land(s)cape de Lisa Kohl (Chapelle), Les contes sauvages de Marie Lannier (Salle voûtée), Regards sans Limites de Anne-Sophie Costenoble, Patrick Galbats, Florain Glaubitz, Thilo Seidel et Emilie Vialet (Cloître) durent jusqu’au 6 juin à Neimënster

Marianne Brausch
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