Théâtre

Le déchirement du corps

d'Lëtzebuerger Land du 22.11.2019

L’écrivain Edouard Louis est dans l’air du temps, dans l’esprit des revendications qui se font jour en Francem mais pas seulement. Récemment à l’affiche du Théâtre national, avec Qui a tué mon père, magnifiquement porté par Stanislas Nordey, on retrouvera ce jeune auteur français début 2020 à travers ce même texte, mais aussi avec Histoire de la violence au Théâtre d’Esch et au Grand Théâtre. S’il est régulièrement mis en scène, c’est qu’il y a dans ses écrits une forme d’urgence, urgence à dire, à comprendre, à dénoncer, qui renvoie à la fois à la chose privée et à la chose publique. Qui a tué mon père, troisième opus publié en mai 2018 (juste quelques mois avant la naissance des gilets jaunes) tisse, comme ses autres romans, des liens avec l’autobiographie tout en étant plus ouvertement politique. Et si ce texte prend la forme du monologue, c’est qu’il a été écrit pour la scène à l’invitation de Stanislas Nordey qui en signera la création en mars 2019 à La Colline à Paris.

Qui a tué mon père est « l’histoire d’un retour », celui d’un fils vers son père, après des années de séparation. Il ne s’agit pas tant ici de retrouvailles que d’une parole solitaire : « le fait que seul le fils parle et seulement lui est une chose violente pour eux deux : le père est privé de la possibilité de raconter sa propre vie et le fils voudrait une réponse qu’il n’obtiendra jamais » dit une voix off au milieu du spectacle. Ce père, aujourd’hui quinquagénaire, le fils ne le reconnaît pas, tant son corps est abîmé, broyé par le système et le pouvoir, par l’usine et le ramassage des ordures apprendra-t-on. Ce père violent, quitté tout comme la famille embourbée dans la misère et la haine, minée par la domination du masculin et la peur de l’autre, raciste et homophobe, a désormais changé. Le fils essaye de comprendre son histoire, toute la violence qu’il a subie et qui est entrée en lui, en faisant resurgir le passé, en évoquant souvenirs communs et images plus anciennes. L’histoire familiale devient histoire sociale et politique, le récit intime se fait réquisitoire (un peu excessif dans sa formulation) contre les différents gouvernements (de Chirac à Macron, les politiciens français sont ici nommés) qui entretiennent l’injustice, la discrimination, l’oppression et l’humiliation, condamnant les plus vulnérables à une mort précoce.

Le metteur en scène et acteur Stanislas Nordey, directeur du Théâtre National de Strasbourg, porte ce monologue poignant, dans un bel équilibre entre incarnation et juste distance, modulant sa parole et ses silences, les flux et les rythmes comme ces justes chuchotements au micro pour dire les rares souvenirs de tendresse et de rire, investissant l’espace scénique et emportant avec finesse le public dans ses récits multiples. Un bémol dans cette extraordinaire performance de Stanislas Nordey, sa façon marquée d’invectiver les politiciens.

Le plateau est dépouillé, occupé seulement au début de la pièce par une table et deux chaises, où le père et le fils sont face à face. Le fond de la scène est, lui, habité par une gigantesque photo en noir et blanc, vue en plongée sur un village avec ses arbres monumentaux et ses maisons minuscules. Le comédien évolue dans cet espace épuré qui laisse toute la place à la parole, aux histoires et à leurs personnages, et parvient à construire une vraie relation scénique avec ce père présent-absent, judicieusement représenté par un mannequin qui se démultipliera. Quatre figures très réalistes à la fois si semblables et si différentes (corps replié sur lui-même, corps assis à la table, corps debout et corps allongé dans les bras du fils) qui se révèleront progressivement au fil d’un récit non chronologique, raconté au gré des détours de la mémoire. Qui a tué mon père alterne déchirement et douleur avec quelques épisodes heureux et inattendus tout en revenant toujours sur cette scène, centrale et fondatrice pour le fils, du « soir du faux concert », reliant la violence privée à la violence publique, l’intime au social, la petite histoire à la grande.

Les beaux jeux de lumière de Stéphanie Daniel offrent leurs tonalités (rouge, blanc, gris) au plateau et donnent formes à des atmosphères changeantes. La composition musicale d’Olivier Mellano et la création sonore de Grégoire Leymarie amènent, avec le timbre des clarinettes, une belle tension et un intéressant tissu sonore qui mettent en perspective les strates de ce récit pluriel.

Qui a tué mon père d’Edouard Louis, mis en scène et interprété par Stanislas Nordey est produit par le Théâtre National de Strasbourg et co-produit par La Colline - théâtre national où il a été créé le 12 mars 2019. Il sera le 2 décembre au Panta-Théâtre de Caen, le 23 janvier 2020 au CDN Orléans/Centre-Val de Loire et du 25 au 28 février au Théâtre de Vidy-Lausanne.

Karine Sitarz
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