Chroniques de l’urgence

À rebrousse-poil

d'Lëtzebuerger Land du 04.06.2021

Dans le débat sur la crise climatique, l’Agence internationale de l’énergie, connue sous son acronyme anglais IEA, joue une partition surprenante. Créée en 1974 par des pays industrialisés (le Luxembourg fait partie des fondateurs) en réponse aux craintes d’une pénurie mondiale de pétrole, elle a pendant des décennies distillé une vision conservatrice destinée à sécuriser l’approvisionnement de l’économie globale en énergie, s’alignant sur les intérêts des grands groupes pétroliers. Ces dernières années, toutefois, emmenée par son directeur général, le Turc Fatih Birol, elle a commencé à se remettre en question à la lumière des risques existentiels que la poursuite de l’utilisation des énergies fossiles fait courir à l’humanité. Alors qu’elle est traditionnellement citée comme parole d’évangile par le Wall Street Journal ou le Financial Times, voilà que l’IEA se met à prôner la décarbonation à marche forcée, quelle cacophonie ! Elle a enfoncé le clou le 18 mai en publiant un rapport destiné à informer les participants de la COP26. Elle y décrit le « chemin étroit » menant vers « un secteur global de l’énergie aux émissions zéro-net en 2050 ». Le dispositif qui fâche, c’est sa recommandation de renoncer « dès aujourd’hui aux investissements dans de nouveaux projets de fourniture de combustibles fossiles et aux décisions finales d’investissement dans de nouvelles centrales au charbon non équipés de moyens de réduction des émissions ».

Si cette recommandation fâche tant, c’est qu’au-delà des pieuses paroles consensuelles sur un zéro-net radieux à l’horizon 2050 qu’on voit fleurir un peu partout, le monde est loin d’avoir intégré l’impératif du « leave it in the ground ».

On trouve parmi les récalcitrants, sans surprise, l’Australie, dont le ministre des Ressources, Keith Pitt, a relevé que « le charbon, le pétrole et le gaz vont continuer de former une part importante du mix énergétique » de son pays. Celui-ci a adopté récemment un plan de relance post-pandémie fondée sur le gaz. Mais aussi le Japon : son ministre de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie, Hiroshi Kajiyama, a reconnu être en désaccord avec l’IEA sur ce point. Bien qu’ayant signé la déclaration du G7 de vendredi dernier en faveur d’un abandon du charbon, son pays ne dispose pas de date de sortie pour ce combustible. La Norvège, qui entend continue de forer dans l’Océan arctique, a déclaré, par la voix de sa première ministre Erna Solberg, que la feuille de route de l’IEA était un parmi « beaucoup de rapports » et qu’elle ne changerait pas sa politique d’extraction. Fidèles au poste, les lobbies pétroliers et nucléaires ont manifesté leur désaccord ou leur scepticisme.

À tout le moins, le mérite du rapport de l’IEA aura été d’avoir pris les pires élèves de l’action climatique à rebrousse-poil et de les avoir fait sortir du bois.

Jean Lasar
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