Une histoire globale à échelle biographique et le système-monde

Louis Ferdinand Fix (1829-1893)

d'Lëtzebuerger Land du 15.12.2023

Le présent article est la suite d’un échange autour d’un café entre les auteurs sur un nom inconnu trouvé lors des recherches de provenance dans les collections du Musée national d’archéologie, d’histoire et d’art (MNAHA). Dès le début de notre projet historiographique, le parcours de vie de Louis Ferdinand Fix nous a impressionnés : marin breveté à presque 19 ans en 1848 ; officier dans la « Reichsflotte » de 1849 à 1852 ; capitaine et officier au long cours dans la marine marchande belge entre 1852 et 1859 ; engagé volontaire dans les troupes de Giuseppe Garibaldi durant la seconde guerre d’indépendance italienne et finalement combattant pendant la guerre de Sécession aux États-Unis pour la cause antiesclavagiste. Telles nous semblent être les étapes déterminantes qui ont façonné la trajectoire de ce Luxembourgeois d’origine, né dans une famille juive en 1829 et décédé à Washington en 1893.

Si ces quelques lignes démontrent la dimension extraordinaire de la vie de Louis Ferdinand Fix, elles soulignent en même temps que son vécu se caractérise par des engagements et activités qui s’inscrivent dans un contexte géopolitique global. Cette vie, il faut l’analyser en l’inscrivant dans le contexte globalisant du 19e siècle. L’historien autrichien Bernd Hausberger a présenté cette approche conceptuelle et méthodologique sous la formule « Globalgeschichte als Lebensgeschichte ». L’historienne Francesca Trivellato préfère, quant à elle, mettre en exergue l’expression « histoire globale à échelle réduite ».

Locution que nous utilisons dans notre travail sous une forme légèrement adaptée en évoquant le concept d’« histoire globale à échelle biographique » tout en l’associant à la notion de « système-monde ». Ce concept – formulé entre autres par l’historien de l’économie Immanuel Wallerstein et l’économiste Samir Amin – permet de prendre en considération la structure de l’ordre mondial tant au niveau économique que politique, social et culturel afin d’appréhender au mieux le « globalen Lebenslauf » de Louis Ferdinand Fix*.

Réseau familial et champ socioculturel à dimension transnationale

Dans son ouvrage sur l’histoire de la communauté juive au Luxembourg, Laurent Moyse a évoqué la présence de la famille Fix dans la ville-forteresse : « Parmi les familles [juives] installées dans les années 1820 dans la capitale luxembourgeoise figuraient les Fix, originaires de Bourbonne-les-Bains, ville située à mi-chemin entre Dijon et Nancy. » Et de préciser : « Marié à Émilie Godchaux, sœur de Lion et de Pin’has Godchaux, Bernard Fix eut cinq enfants dont trois furent nés à Luxembourg et deux à Arlon. » (MOYSE 2011 : 78-79)

Les sources suggèrent que le destin des Fix est lié à celui des Godchaux. Les deux familles viennent s’installer depuis la France à Luxembourg-ville à la même époque : les frères Lion et Pin’has Godchaux résident vers 1823 rue Philippe II, Moïse Bernard Fix fabrique des broderies et du tulle au moins depuis 1825 à Luxembourg. Les Fix et Godchaux continueront à se fréquenter pendant au moins trente ans.

À ces quelques indications, on peut ajouter l’un ou l’autre détail clarifiant la situation socio-économique et le positionnement culturel de la famille Fix-Godchaux. Le fabricant de broderie et marchand de drap Moïse Bernard Fix et son épouse Émilie, dite Merlé Godchaux – dont la famille jouera un rôle considérable dans le développement industriel du Grand-Duché tout au long du 19e siècle – habitent au 258, rue du Marché-aux-Herbes à Luxembourg-Ville, endroit connu sous le nom de « Lentzen Eck ». Voyant le jour le 3 septembre 1829, Louis Ferdinand naît au sein d’une famille urbaine aisée, originaire de France, mais également déjà fort établie en Belgique.

L’un des oncles de Louis Ferdinand, Joseph Fix, a en effet « participé aux combats de 1830 [précédant] l’indépendance du Royaume de Belgique » (MARX). D’ailleurs, au moment de la révolution belge de 1830, la situation familiale des Fix évolue. Au Grand-Duché, seule la Ville de Luxembourg reste fidèle au roi-grand-duc Guillaume Ier des Pays-Bas, alors que le reste du pays s’allie aux révolutionnaires belges. Ce n’est que le partage définitif de 1839 entre la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg qui fixe les frontières étatiques telles que nous les connaissons aujourd’hui. Pour beaucoup de notables luxembourgeois, il s’agit de choisir son camp.

Nous ne connaissons rien des positions politiques ou des intérêts des parents de Louis-Ferdinand Fix qui quittent cependant Luxembourg-Ville dans les années 1830, s’installant d’abord à Arlon puis à Bruxelles, où le père Moïse Bernard Fix continue son activité de marchand en textile, tout en restant en relation avec les Godchaux de Luxembourg. Par contre, au moins deux de leurs fils, à savoir Louis Ferdinand et son frère cadet Henri Constant, restent au Grand-Duché, où ils fréquentent l’école et sont en partie élevés par leurs grands-parents maternels Lion Godchaux et Nanette Cahen.

Jeune homme intelligent et fort bon élève, « der mit grossem Erfolge die Schulen der Stadt Luxemburg besuchte », Louis Ferdinand fait preuve de courage et de modestie, comme en témoigne l’évènement suivant : « Als junger Gymnasiast rettete er einem Mitschüler das Leben, indem er ihn mit eigener, grosser Lebensgefahr aus dem Wasser der schäumenden Alzette heraus holte. Nach vollbrachter That raffte er eiligst seine am Ufer hingelegten Schulbücher zusammen und eilte nach Hause. Als eine halbe Stunde später die Eltern des Kindes ihm in Begleitung einer grossen Volksmenge ihren Dank abstatten wollten, war er längere Zeit nirgends zu finden und erst nach längerem Suchen fand man ihn in seinem Bette […]; er hatte von seiner Heldenthat keinem Hausinsassen ein Wort verrathen. » (LOEWENTHAL 1893 : 41)

Après avoir fréquenté les établissements scolaires de sa ville natale, Louis Ferdinand comme son frère Henri Constant, quittent le Luxembourg : Louis pour suivre des cours à l’École de navigation d’Anvers, où il obtient le 12 août 1848, juste avant son dix-neuvième anniversaire, le brevet de lieutenant de marine ; Henri pour intégrer l’École royale militaire de Bruxelles où il est promu lauréat la même année.

À partir de 1848, Henri Constant gravira les échelons dans l’armée belge pour terminer sa carrière militaire, en 1896, avec le grade de lieutenant-général. Pour Louis Ferdinand, l’année du Printemps des peuples et des révolutions européennes de 1848 débouche sur « eine gewaltige und grosse Zeit », pour reprendre les mots de son biographe Isidore Loewenthal.

Engagement dans la « Reichsflotte » (1849-1852)

Suite aux révolutions de 1848 dans les États de la Confédération germanique (dont le Grand-Duché de Luxembourg), une assemblée nationale a été créée. Cette « Frankfurter Nationalversammlung » vote notamment la « loi d’Empire relative aux droits fondamentaux du peuple allemand » en décembre 1848 et la « Paulskirchenverfassung » en mars 1849. Une de ses premières décisions concrètes fut la création en juin 1848 d’une force navale, la « Reichsflotte », après que la première guerre de Schleswig venait d’éclater – conflit qui opposa la Confédération germanique au Royaume de Danemark.

Selon l’historien militaire belge Louis Leconte, « il fut fait appel à l’étranger pour en constituer les cadres ; six officiers de la Marine royale belge, condamnée à disparaître, furent acceptés comme lieutenants de vaisseau » En plus, la commission navale de l’assemblée nationale « cherchait notamment quarante-huit enseignes. Fix fut admis, avec ce grade, bien que le nombre de postulants atteignît, paraît-il, le nombre de onze cents ; il reçut son brevet le 8 juin 1849. » (LECONTE 1969 : 266-267)

Le jeune Fix, originaire du Grand-Duché de Luxembourg, marin récemment breveté par une école navale belge, s’engage donc à l’âge de dix-neuf ans dans la toute nouvelle force navale allemande qui vient d’être mise en place par un nouveau régime politique issu des flambées révolutionnaires de 1848.

Selon les chroniqueurs biographiques, Fix remplit durant quatre ans « ses fonctions avec honneur ». Comme le précise l’historien Leconte, le vingtenaire « quitta le service de la Confédération germanique le 29 juillet 1852 ; le 1er juillet de l’année précédente, le grand-duc d’Oldenbourg lui avait accordé la médaille ‘für Rettung aus Gefahr’, pour avoir sauvé un marin qui se noyait. » (LECONTE 1969 : 267)

À part ce geste héroïque rappelant son acte de sauvetage effectué dans les eaux de l’Alzette, c’est grâce au récit biographique proposé par Fabien et Claudine Godchaux que nous apprenons quelques détails sur la trajectoire du jeune Fix pendant son engagement dans la « Reichsflotte » : « Louis Ferdinand servit du 18 mai 1849 au 30 avril 1850 à bord de la corvette Brême, du 4 juillet 1850 au 28 juin 1851 à bord de la corvette Grand-Duc d’Oldenburg, du 28 juin 1851 au 10 avril 1852 à bord de la frégate Barbarossa et de nouveau sur le Grand-Duc d’Oldenburg », tout en soulignant qu’il « était un favori de l’amiral [Karl Rudolf] Bromme », commandant en chef de la « Reichsflotte ». (GODCHAUX)

Comme tous les engagés et officiers étrangers, Fix est licencié quand la Confédération allemande, fragilisée par l’échec des révolutions de 1848 et le regain de puissance des forces réactionnaires, décide de dissoudre la « Reichsflotte » en avril 1852. Quittant « le service de la Confédération germanique le 29 juillet 1852 », il rentre en tant que marin aguerri et expérimenté en Belgique pour entamer à l’âge de 22 ans une carrière d’officier au long cours dans la marine marchande belge qui durera jusqu’en 1859.

Voyages au long cours (1852-1859)

Il obtient d’abord le commandement du brick belge Virginie qu’il conduit notamment « à Constantinople, à Odessa, à Livourne et Ceuta ». Plus tard, Fix se voit engagé par la Société des bateaux à vapeur transatlantiques et sans doute aussi d’autres compagnies anversoises avec lesquelles il entreprend plusieurs voyages vers les États-Unis, l’Inde et la Chine, d’abord en tant que « troisième, puis comme second et, enfin, à titre de premier officier », entre autres sur les bateaux à vapeur Princesse Charlotte et Constitution entre octobre 1856 et mai 1859. (LECONTE 1969 : 267-268 ; GODCHAUX)

Si l’on appréhende sous l’angle géopolitique les destinations de voyages au long cours de Fix, trois régions du monde s’en dégagent : le pourtour Méditerranée-mer Noire, le Nouveau Monde septentrional et le complexe Asie du Sud-Chine, c’est-à-dire des ensembles occupant un rôle déterminant dans un système-monde sur lequel se basent le colonialisme et l’impérialisme. Au temps des voyages maritimes effectués par Louis Ferdinand Fix, ce sont les grandes puissances européennes qui dominent le système-monde, entre autres le Royaume-Uni et son empire colonial.

La société maritime belge pour laquelle travaille Louis Ferdinand Fix est impliquée dans les agissements politiques de l’Empire britannique. Ainsi Fabien et Claudine Godchaux retiennent-ils les propos suivants : « Il apparaît que les Anglais louèrent le bateau à vapeur [belge] pour renforcer leur flotte lors de la guerre contre la Chine et dans presque toutes les insurrections simultanées de la révolution indienne. » (GODCHAUX)

Il semble que Fix ait participé à ces expéditions guère couronnées de succès pour le compte de son employeur. En effet, « après maints avatars, la compagnie fut liquidée en 1859 » et le trentenaire Fix se trouve en situation de congédiement au retour de son dernier voyage au long cours.

Contrairement à ce que l’on pourrait supposer, le jeune et remuant Fix ne se laisse pas démoraliser par cet incident professionnel. À son retour en Belgique en 1859, il est admis dans une loge maçonnique à Bruxelles. La même année, il fait don à la Société archéologique de Luxembourg de plusieurs objets ramenés de Chine : un temple domestique, des chapeaux chinois et des parasols. Il a ainsi été un des tout premiers donateurs de collections historiques non-européennes au Musée luxembourgeois. En 1859 Fix est également admis comme membre honoraire de la Société des sciences naturelles de Luxembourg – la liste des membres le présentant comme résidant alors « en Italie ».

C’est en effet en Italie que commence pour Louis-Ferdinand Fix un nouveau chapitre de sa vie. Est-ce qu’il ressent ce que le cousin Isidore Loewenthal relève dans son étude biographique : « Jetzt beginnt für unseren kaum 30-jährigen Offizier eine glänzende Lebensepoche » ? (LOEWENTHAL 1893 : 44)

« Chemise rouge » de Garibaldi, combattant républicain pour l’unité italienne

En effet, ayant fait à New York, lors de l’un de ses voyages transatlantiques, la connaissance de Giuseppe Garibaldi, l’une des figures les plus emblématiques du Risorgimento, Fix décide de s’engager à partir de juin 1860 à ses côtés durant la seconde guerre d’indépendance italienne.

Fix combat dans les rangs des Chemises rouges de Garibaldi, troupes de volontaires au service de deux idéaux politiques que sont l’unité italienne et le régime républicain, mais combattant de fait au nom du roi du Piémont Victor-Emmanuel II pour la création d’une Italie unifiée. Il est ainsi à l’opposé de maints mercenaires belges et de plusieurs dizaines de Luxembourgeois qui se sont engagés dans le bataillon des Zouaves pontificaux opposés à l’unification de l’Italie.

Nommé par Garibaldi « capitaine d’état-major dans le corps des volontaires du génie » dès juin 1860, Fix participe en août « au Phare de Messine, à quatre jours de combat contre les frégates napolitaines » qui sont au service de la coalition de l’anti-Risorgimento. Quelques semaines plus tard, il est blessé lors de la bataille du Volturno quand « une balle le transperça du côté droit au côté gauche, et une autre s’arrêta sur l’épine dorsale ». Après sa convalescence, Fix « reprit du service dans le génie » pour être finalement intégré après la dissolution des troupes garibaldiennes dans l’armée régulière commandée par Victor-Emmanuel II, proclamé roi d’Italie le 17 mars 1861. (BURBURE 1950 : 4 ; LECONTE 1969 : 268-269)

À souligner que le garibaldien Fix est ainsi l’un des rares étrangers parmi les Chemises rouges qui est promu au grade de major dans l’armée royale nouvellement constituée. De plus, en reconnaissance de son service, Fix se voit décerner en février 1862 les insignes de « chevalier de l’Ordre de Savoie. » (LECONTE 1969 : 269 ; LOEWENTHAL 1893 : 47)

Combattant antiesclavagiste dans la « Civil War »

D’aucuns sauraient reconnaître dans ces récompenses et attributions honorifiques les signes évidents d’une carrière militaire prometteuse. Mais Fix, dont on peut supposer qu’il devait avoir des idées politiques plutôt libérales, part se battre sur un autre champ de bataille qui oppose les tenants de l’ordre ancien aux progressistes : la guerre de Sécession aux États-Unis. Probablement en 1862, il rejoint l’Amérique du Nord, et s’engage au service des causes antiesclavagistes et abolitionnistes défendues par les États fédéraux situés au Nord (« l’Union ») contre les États du Sud esclavagistes et sécessionnistes (« la Confédération »).

Grâce à Louis Leconte, nous disposons d’éléments factuels retraçant la trajectoire du combattant volontaire Fix : en 1862, il est « capitaine d’infanterie commandant une compagnie nordiste de l’État de l’Ohio » ; en septembre 1864, il est nommé major et « adjoint à l’état-major du général Rosenkranz » ; et en octobre 1864, « il obtint le grade de lieutenant-colonel et fut adjoint aux généraux-majors et commandants du département du Missouri ».

Puis, tout juste après la fin de la « Civil War » en avril 1865, Fix devient superintendant et inspecteur de la prison militaire de Saint-Louis avant d’accéder trois mois plus tard au poste de chef de division au département de la Guerre à Washington, un poste qu’il « occupait encore peu avant sa mort ». (LECONTE 1969 : 269-270)

Ce qui revient à dire que Fix, qui a obtenu la nationalité américaine en 1871, a passé les vingt-sept dernières années de sa vie en sa qualité de grand serviteur de l’État étasunien dans la capitale fédérale de Washington tout en partageant depuis avril 1863 son existence avec Emma Jaeger.

Il l’avait rencontrée lors de son hospitalisation suite à une blessure à l’époque de la « Civil War », quand la jeune femme d’origine allemande servait comme infirmière. De l’union de ce couple sont issus trois enfants : Isabelle, née en 1865, Alice Maude, née en 1871 et Ferdinand Max, né en 1877. Fix mourra d’une crise cardiaque le 30 mars 1893. Il repose au cimetière militaire d’Arlington, situé près du fleuve Potomac, juste en face de la ville de Washington D.C. (GOD-
CHAUX).

Quel hiatus biographique entre ce quart de siècle marqué par un mode de vie sédentarisé dans la capitale fédérale américaine et les vingt ans qui l’ont précédé. La trajectoire qui a mené Louis Ferdinand Fix de Luxembourg à Washington illustre l’archétype d’un « globaler Lebenslauf », en l’occurrence celui d’un jeune Européen issu de la bourgeoisie urbaine juive au temps d’un système-monde dominé par les puissances européennes.

Claude Wey, Régis Moes
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