Tzeedee

Double dose de jazz

d'Lëtzebuerger Land vom 04.06.2021

Sont parus simultanément chez Double Moon Records, deux albums de jazz luxembourgeois qui méritent qu’on y prête attention. Disponibles depuis le 28 mai sur toutes les plateformes de streaming, Kaboom du Michel Meis 4tet feat. Théo Ceccaldi et Time Suite du Gilles Grethen Quartet ont deux choses en commun. La présence de Michel Meis d’abord, en tant que leader compositeur sur le premier disque et batteur sur le second. Puis, le fait que les deux opus ont été présentés au public lors de la dernière édition du festival Like a Jazz Machine, avec un certain succès. L’occasion donc de revenir sur deux projets plutôt convaincants.

Sur la pochette de Kaboom, un angora turc au pelage d’un blanc immaculé semble prendre la pause. La nouvelle mascotte du Michel Meis 4tet, aux yeux verts perçants, inquiète autant qu’elle rassure. On se souvient du premier album du quartet, Lost in translation, comme d’un acte de naissance prometteur. Cependant, la signature ou la singularité de la troupe y faisait encore défaut. Kaboom représentait donc un double défi pour Michel Meis. Celui d’aborder le délicat virage du second album mais surtout, d’y imprimer sa patte en onze titres, pour cinquante minutes de musique.

L’introduction, Full Pedal Jacket, aux multiples styles, bouscule d’emblée. Des percussions éloignées qui annoncent le top départ. Puis un riff, simple au possible mais diablement entêtant. La course est effrénée. Le jeu au trombone d’Alisa Klein est d’une constance impeccable. Les cascades au piano de Cédric Hanriot font leur effet. La contrebasse de Stephan Goldbach ajoute du corps à l’ensemble. Et déjà, la présence de Théo Ceccaldi fait sens. S’ensuivent une petite parenthèse pianistique, délicate mais un brun superflue, puis, State of Uncertainty dont la réussite s’avère quant à elle certaine. Alors que l’introduction faisait l’effet d’une copie sans rature rendue par un bon élève assis sur ses acquis, ce troisième morceau fait figure de dissertation réjouissante d’un renverseur de table. La tromboniste y excelle. Un nouvel interlude en forme de dialogue japonisant entre les cordes précède trois titres inégaux.

Kaboom, le titre éponyme, laisse perplexe. Les premiers instants groovy mais désuets sont contrebalancés par l’impétuosité du violon. Même après plusieurs écoutes, on est noyés par les différentes couches qui rendent la composition difficilement accessible. S’ensuivent Coming Together, composition atmosphérique et She, morceau assurément félin, dodelinant et élégant. Red Desert Air laisse de marbre tandis que la composition fleuve Re:Build constitue une conclusion admirable, éclectique et moderne. Kaboom est un opus explosif, aux compositions pointues qui ne caressent pas les auditeurs dans le sens du poil. Malgré quelques embuches, notamment un ventre mou au milieu du disque, le virage est franchi et permet à Michel Meis d’instaurer sa griffe dans le paysage musical autochtone.

Un trou noir stylisé ou une pupille en gros plan ? Dans les deux cas, la pochette de Time Suite du Gilles Grethen Quartet laisse entrevoir une certaine idée de l’infini. Le premier album du guitariste paraît dans le cadre de la série Next generation du magazine de jazz allemand Jazz thing. Gage de qualité, et d’une certaine manière, passage obligé de cette jeune génération aux dents longues. Le disque propose six titres pour 39 minutes de ballades atmosphériques laissant la part belle à l’improvisation. La thématique du cosmos est sans équivoque. Stars & Asteroids, Pulse, Black Holes ou encore Dark Matter, autant de propositions, vues et revues ne serait-ce qu’au Grand-Duché, mais qui, il faut l’avouer, font toujours leur petit effet.

On ne l’avait pas vu et entendu venir ce Gilles Grethen. Celui qui dès bambin a baigné dans le monde musical du pays, a choisi la guitare électrique comme instrument de prédilection. Inspiré par des musiciens comme Wes Montgomery, Grant Green ou encore Kurt Rosenwinkel, il a opté pour un jeu chaleureux mais discret. Et c’est ce qui ressort du projet, où la guitare, loin d’être l’instrument central agit plutôt comme une figure d’accompagnement dont on délecte les trop rares enjambées mélodiques. Sur les enregistrements, la trompette de Vincent Pinn est reine. Gabrielle Basilico à la contrebasse et Michel Meis à la batterie tiennent le cap. Se distingue Dark Matter pièce lumineuse où Gilles Grethen se révèle. Time Suite est donc à aborder comme une longue pièce, aux six mouvements cohérents mais parfois sinueux, de musique de fond avec du fond.

Kévin Kroczek
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