Pascale Junker installe la prospective comme science de gouvernement. Les hauts fonctionnaires en charge se réunissent pour la première fois ce vendredi

Madame planification

Pascale Junker mercredi dans  le couloir de l’ascenseur du Pfaffhenthal
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 22.04.2022

« En 2020, la mutation est profonde et dépasse les attentes les plus optimistes. Quand on pense qu’il y a seulement dix ans, des promoteurs privés épaulés par des décideurs politiques irresponsables ont encore voulu construire, bec et ongles, des énormes shopping centers ou de nouvelles routes et autoroutes ! (…) Le Luxembourg est devenu un îlot vert ayant su concilier prospérité et préservation. (…) Au lieu de goudronner davantage le pays pour doubler les routes par des pistes cyclables, le Luxembourg se distingue par sa transformation directe de routes existantes en pistes cyclables. (…) Le bien-être dérive maintenant aussi du bon sentiment de ne plus vivre au-delà de ses moyens, aux dépens des autres et en dévorant trois planètes, d’être à nouveau maître de sa destinée et de pouvoir regarder ses enfants et petits-enfants dans les yeux », écrivait Pascale Junker en 2011 dans un scénario rêvé. Selon le synopsis de cette contribution au Land titrée « Le Luxembourg en 2020 », l’exécutif luxembourgeois avait pris conscience de l’urgence climatique au lendemain de l’annonce, en juin 2010, du « triste record mondial détenu par le Luxembourg pour la plus grande consommation de ressources et le plus important rejet de déchets par tête d’habitant ». Dans la réalité en mars 2020, le Luxembourg s’embourbait avec les pays alentours dans une pandémie et une crise économique que personne (ou presque) n’avait vue venir. (Et à l’inverse des autres métropoles européennes, résolues en la matière, Luxembourg ne s’équipe que timidement de pistes cyclables.)

En 2011, l’auteure Pascale Junker était experte environnement et climat à l’agence gouvernementale Luxdev. Elle a, depuis, écumé les ministères. Après la Coopération, en 2017, elle a été recrutée par le ministre écologiste François Bausch comme coordinateur général au programme directeur de l’Aménagement du territoire. Avec le remaniement gouvernemental de 2018, Claude Turmes (Déi Gréng également) est devenu son ministre de tutelle. Elle a quitté ses services assez rapidement pour accompagner la politique climatique du Cap Vert, un thème sur lequel elle avait travaillé précédemment. Elle occupe aujourd’hui, à 53 ans, une place de choix dans l’organigramme du ministère de l’Économie. Pascale Junker y a débarqué en mai 2021 pour diriger l’entité créée six mois plus tôt Luxembourg Stratégie, une cellule en charge de la prospective. Elle se situe à hauteur du cabinet ministériel dirigé par Tom Theves, au-dessus (c’est en tout cas dessiné ainsi sur le site du ministère) de la cellule compétitivité de Serge Allegrezza. Les directions générales apparaissent en dessous de ces excroissances placées (avec le secrétariat du comité de conjoncture) dans l’entourage direct du ministre Franz Fayot et de son cabinet. « La prospective intéresse profondément le ministre (…) Il attend beaucoup de cet outil d’aide à la décision », explique Pascale Junker. 

Personne en dehors du Forum Royal ne connaît vraiment son rôle. La députée CSV Diane Adehm s’est récemment inquiétée des suites données au rapport Troisième Révolution Industrielle commandé, et payé 425 000 euros, au futurologue américain Jeremy Rifkin en 2016. Une heure d’actualité a été consacrée au sujet le 30 mars à la demande du parti chrétien-social. Le ministre a réfuté le côté « bling-bling » du rapport Rifkin (présenté en grande pompe à Luxexpo) et posé Luxembourg Stratégie en « successeur » du plan dessiné par l’Américain. Selon l’approche prospective, l’on identifierait des megatrends comme  « la rareté de l’énergie et des ressources, des choses moins considérées avant », en écho aux fiascos Fage et Knauf du nom des entreprises qui avaient prévu de s’établir ici et qui ont dû remballer leurs cartons devant les craintes environnementales formulées par les Verts. Rifkin aurait été « le début d’une réflexion pour une économie plus durable et plus circulaire » dans un futur plus lointain, selon le ministre Fayot à la Chambre. La députée Déi Lénk Myriam Ceccheti n’a pas complètement adhéré : « C’est très chouette de discuter de ce qui va se passer dans trente ans (…) mais il faudrait peut être regarder ce qui se passe maintenant sur le terrain », a-t-elle rétorqué à la Chambre en référence au Fonds de compensation qui investit encore dans des énergies fossiles. Diane Adehm n’est pas convaincue non plus : « Luxembourg Stratégie, c’est un peu une direction fantôme dont on ne voit rien et dont on n’entend pas grand chose », dit-elle au Land. On dénombre vingt occurrences sur la revue de presse gouvernementale, l’essentiel fin 2020 quand la cellule a été créée. Avec ses quatre fonctionnaires à temps plein, le coût annuel de Luxembourg Stratégie s’approche de celui du rapport Rifkin. Son but mérite explication. Pascale Junker s’y attèle.

« Luxembourg Stratégie aide les décideurs pour lever la tête du guidon, sortir de l’urgence, de l’opérationnel, prendre un petit peu de recul, permettre de réfléchir à quelles décisions devraient être prises aujourd’hui si nous voulons aller vers l’avenir que nous souhaitons », explique Pascale Junker cette semaine. Que souhaitons-nous ? Quels scénarios définirons-nous? Lesquels choisirons-nous ? Et quelles sont nos options ? « Celles-ci vont en se réduisant si l’on considère la crise énergétique, la pénurie des matériaux, les atteintes à la biodiversité, le réchauffement climatique », énumère la haute-fonctionnaire, rencontrée dans le parc du centre ville mercredi midi. La dynamique responsable de « Luxstratégie » a répondu volontiers à la sollicitation malgré un emploi du temps chargé. Une réunion déterminante est prévue ce vendredi. Un comité interministériel, composé principalement des chefs de cabinet, se réunit pour définir les premiers jalons de l’action, à savoir la mise en place d’un groupe de travail technique qui définira les scénario. Pascale Junker cravache. Cette réunion décisive devait avoir lieu le 31 mars, mais elle a été repoussée à cause de la Tripartite. Or, ce vendredi, les personnes invitées par lettre ministérielle ont réunion de pré-conseil de gouvernement… et l’intérêt pour un haut-fonctionnaire déjà bien occupé d’assumer une charge de travail supplémentaire ne saute pas aux yeux.  

Pascal Junker veut « impliquer les autres ministères. Nous croyons à un gain pour la stratégie économique si elle est en accord avec les autres stratégies ministérielles », déjà identifiées. La méthode consiste à utiliser « les mêmes hypothèses, les mêmes indicateurs, les mêmes attentes ». Mais dans les autres ministères, certains traînent des pieds et perçoivent l’initiative comme une manière de « prendre le lead » sur d’autres entreprises prospectives, comme Luxembourg in transition (sous Claude Turmes) ou le Klima Biergerrot (sous le Premier ministre Xavier Bettel, DP). Franz Fayot assiérait de cette manière son influence dans l’action gouvernementale. Les socialistes ont perdu la main sur l’Énergie (Claude Turmes) et les Classes moyennes (Lex Delles) en 2018. La thématique de la prospective à consonance climatique et environnementale permettrait de rassembler les fils de l’action gouvernementale sur les entreprises. Puis les hautes préoccupations humanistes siéent au ministre intello-bohème, confie un observateur. Leur prise en main par les socialistes constitue un argument électoral. Luxembourg Stratégie doit remettre ses propositions au printemps prochain, à quelques semaines des municipales, à quelques mois des législatives. 

Pascale Junker incarne aujourd’hui un renouveau. Mais l’histoire se répète. En 2003-2004, l’explosion de la bulle internet et la crise qui s’ensuivit avait mené à des réunions tripartites. Le gouvernement et les partenaires sociaux avaient mandaté le professeur Lionel Fontagné (déjà auteur d’un rapport pour l’exécutif français) à analyser la compétitivité luxembourgeoise et son potentiel pour les années à venir en tenant compte de son modèle social. En était né l’Observatoire de la compétitivité avec à sa tête un certain Serge Allegrezza pour surveiller l’efficience des mesures envisagées. L’intéressé avait également participé autour de 2010 au lancement de Solep, la Société luxembourgeoise de l’évaluation et de la prospective. Avait notamment été présenté en 2012 le rapport Luxembourg 2030, avec la participation de l’expert français en prospective Philippe Durance. Au sortir du Grand Confinement, en novembre 2020, Serge Allegrezza avait lancé l’entité Luxembourg Stratégie sur le modèle français, là, au sein du ministère, en y fusionnant son Observatoire de la compétitivité. La greffe n’a pas pris. L’entité « compétitivité » du directeur de Statec et ses 2,5 temps plein ont été rejetés au début de l’année.

Le conseil de gouvernement a validé l’« énoncé de mission » de Luxembourg Stratégie le 25 février dernier: son existence est justifiée par l’institutionnalisation de la prospective stratégique (strategic foresight) dans bon nombre d’États de l’OCDE, plus ou moins proches de l’administration centrale, pour se préparer à des événements qui « peuvent paraître lointains, incertains ou abstraits, mais qui nécessitent une réflexion immédiate quant aux impacts sur le fonctionnement et le positionnement futur de nos économies ». Il s’agit d’une réponse à la court-termisation de la politique. « Le but est de stimuler des méthodes, outils, produits, services et processus nouveaux, tenant compte du contexte, en vue de leur intégration dans les processus de prise de décision économique », lit-on encore dans le document. Idéalement, Luxembourg Stratégie souhaiterait associer le grand public aux travaux, notamment via une plate-forme digitale. La page web du ministère dédiée à cette entité a été mise en ligne mercredi. En novembre dernier, Luxembourg stratégie, alors dirigée par Pascale Junker et Serge Allegrezza, avait confié d’éminents économistes comme Olivier Blanchard, ancien cadre de la BCE et professeur au MIT, qui a écrit un rapport de prospective avec le prix Nobel Jean Tirole à l’attention du président Emmanuel Macron. L’événement étalé sur deux jours avait attiré 90 personnes et généré 222 connexions (en streaming). 

« Aujourd’hui la décarbonation est une obligation légale. L’économie doit se préparer. Elle a besoin de son plan. La fenêtre des possibles se referme. On avance dans un contexte de crise et de contraintes. La planification est une manière de ne pas se taper dessus et de sauvegarder la paix sociale. Pour faire des arbitrages dans l’intérêt général et le bien commun », explique Pascale Junker. L’intéressée préconise de fixer des limites d’exploitation de ressources nationalement, établies sur des méthodes scientifiques, comme l’a fait la Suède. « Le Luxembourg est dans le rouge », assène-t-elle. Onze ans après le récit de science fiction de Pascale Junker, aucune leçon n’a été tirée ou presque, ce malgré les initiatives en matière de prospective. Appuyée sur le travail de Johan Rockström ou de Kate Raworth, celle-ci apparaît comme une nouvelle science de gouvernement (selon le concept du politologue Olivier Ihl) et est incarnée par Pascale Junker.

Pierre Sorlut
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