Yoghurt and weapons for the world from Luxembourg – Let’s make shit happen !

Un yaourt amer dextrogyre

Pots de yaourt de la marque Fage
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 21.08.2020

Au beau milieu de la canicule du mois d’août 2020, les citoyennes et citoyens de Bettembourg et de Dudelange viennent de bénéficier d’une quinzaine de jours pour remettre leurs réclamations éventuelles contre le fameux projet de laiterie de « yaourt grec » sur la zone d’activités nationale de ces deux communes. Devant moult question que continue de soulever ce projet pour le moins douteux, l’auteur est sorti de son silence outre-tombe politique1 et s’est prêté à revêtir l’attitude de l’« ouvrier qui lit » de Brecht pour mettre le doigt sur bon nombre d’interrogations terre à terre, mais aussi paradigmatiques pour le développement économique et social de notre pays.

Dans un cas comme celui-ci le citoyen n’a jamais vu ni une présentation publique au bénéfice de la population ni lu quelque interview avec une personne représentant la société demanderesse. Il se trouve donc soit en face d’un monstre anonyme, soit confronté à une administration ou un ministère qui s’est profilé comme le chargé d’affaires de cette entreprise privée. Comme disait Bertolt Brecht dans Fragen eines lesenden Arbeiters (« Questions d’un ouvrier qui lit ») :

« (…) Jede Seite ein Sieg.
Wer kochte den Siegesschmaus?
Alle zehn Jahre ein großer Mann.
Wer bezahlte die Spesen?
So viele Berichte.
So viele Fragen. »

Voilà donc quelques simples questions dans la logique d’un simple ouvrier qui lit :

Consommation en eau potable

C’est sans doute le point le plus saillant du dossier : une consommation d’eau estimée devenir l’équivalent d’une ville de 18 000 habitants. Cela risque d’être le présage d’une pénurie d’eau à moyen terme et d’une augmentation du prix pour l’usager particulier. Difficile de juger pour l’ouvrier qui lit. Il a lu qu’on se trouverait dans une ère dite de changements climatiques avec un risque accru de longues sécheresses accentuées. Niveau d’eau au plus bas dans les barrages, nappes phréatiques entamées, mesures de rationnement. L’ouvrier a lu en juin que cette année le ministère de l’Environnement déconseille vivement les passe-temps petits-bourgeois comme le lavage de voitures et l’arrosage des jardins, bref qu’il y aurait une pénurie d’eau à craindre. En juillet l’ouvrier qui écoute entend le directeur de l’Administration des Eaux annuler l’alerte à la radio : il y aura suffisamment d’eau pour tout le monde. Et il lit également que le président du Syndicat des Eaux du Sud (SES terrien) confirme au ministre de l’Économie que son syndicat pourra fournir toute l’eau qu’il désire pour tous les pots de yaourt qu’il fera produire. Honni soit qui mal y pense, mais quand-même : à quel Saint de l’Eau de là ou d’ici se vouer ?

Dans ce contexte plusieurs points seraient intéressants à être soulevés :

– En cas de pénurie, quelles seraient des alternatives à la SES/Sebes ou à des nappes phréatiques supplémentaires ? L’eau de la Moselle qui nous vient droit de Cattenom ? L’éternelle rescousse qui viendrait miraculeusement de la Grande Région ?

– La législation actuelle en matière de commodo/incommodo est-elle encore d’actualité et suffisamment élaborée dans les temps de changements climatiques qui s’annoncent ?

– Les moyens de contrôle des organismes de surveillance publics ou indépendants sont-ils suffisants pour prévenir des dépassements des limites, voire des abus ?

Eaux usées, canal vers l’Alzette

Moins saillant que la consommation d’eau est le défi des eaux usées. À tort, puisque là, suivant les informations du dossier, on parle d’une charge supplémentaire d’eaux usées équivalente à pas moins de 100 000 habitants ! Bien que le Luxembourg n’ait jamais été le champion des stations de traitement d’eaux usées, aucun problème majeur n’est reconnu par l’étude.

Ce qui ajoute à la consternation ce n’est pas le fait que l’entreprise est tenue de construire une station d’épuration assez conséquente pour faire disparaître les importantes quantités de résidus non recyclables du processus industriel, notamment du petit lait (Molke). Mais ce qui apparaît comme suffisamment étrange sont la construction et le financement, par le ministère de l’Économie, d’un canal d’un kilomètre de long qui amène les eaux usées de l’usine vers l’Alzette via un terrain situé à l’extérieur du domaine de l’usine. On voit que vraiment le projet tient au cœur du ministère.

Le profil du yaourt produit et exporté par Fage

Parallèlement le ministère de l’Agriculture a profité de la vague creuse d’activisme citoyenne pour présenter sa dite stratégie de labellisation nationale de produits agraires et agro-industriels. L’ouvrier qui lit se demande tout de suite : est-ce que le yaourt dit grec de Fage va devenir un produit régional luxembourgeois bénéficiant du label « produit du terroir », formerly known as « marque nationale » ? Mais oui, pourquoi pas ? :

– D’abord, le yaourt dit grec n’est pas une indication géographique protégée ni par la législation internationale ni par l’Unesco ni par Slow Food International. D’ailleurs, pour l’anecdote, aux États-Unis Fage avait échoué à vouloir interdire la désignation de « yaourt grec » à son concurrent, qui de surcroit est une entreprise turque.

– Ensuite les critères provisoires pour l’obtention de ce futur label apparaissent comme tellement souples que le concept de traitement de déchets à lui seul sera un argument-clé pour l’obtention du label. En plus si une petite partie du lait sera de production locale, tant mieux. Luxlait n’utilise-t-elle pas du lait hors terroir luxembourgeois ?

– La labellisation pressentie pour les produits agraires du terroir semble très éloignée des critères clamés dans le rapport Rifkin. Donc Fage ne devra pas se faire de soucis pour jouer à la fois la carte mondialisée et celle des produits authentiques du terroir.

Déchets sur place et déchets exportés

Le traitement des déchets et la réduction de déchets in situ sont décrits comme exemplaires dans le dossier technique. Très bien, mais en fin de compte la grosse partie des déchets non alimentaires engendrés par la production ne va pas échouer sur place, mais auprès des consommateurs européens qui devront évacuer les emballages en plastique des quelque 80 000 tonnes de yaourt. Ce qui avec une moyenne de 0,5 litres par pot, aboutirait à un volume de un million 600 000 pots en plastique avec couvercle.

Au Luxembourg par contre, le gouvernement promeut une charte anti-gaspillage et poursuit une stratégie d’élimination du plastique à moyen terme. Embrassant ainsi les préoccupations des jeunes gens des Fridays for Future, futurs électeurs et électrices qui se font du souci sur le plastique qui tue dauphins, tortues de mer et le plancton. Avec l’exportation de la plus grande partie du plastique engendré par l’usine Fage, le Judas gouvernemental pourra se laver les mains en toute innocence. Cela rappelle un peu les retombées d’une de nos activités économiques phare, le « Tanktourismus » (tourisme à la pompe). Dont le bilan écologique ne devrait pas être imputé aux bilans carbone et autres de notre pays, mais bien aux consommateurs des autres pays européens qui phagocytent la noble production industrielle du Luxembourg.

Vente de terrain dans une zone d’activités nationale

Un autre grand couac dans la procédure aura été l’opacité quasi-totale autour de l’implantation physique in situ de Fage. L’ouvrier qui lit avait pensé qu’en règle générale les zones d’activités nationales sont du domaine de l’État et que les terrains sont mis à disposition, via des baux adaptés à la situation, aux entreprises intéressées.

Maintenant, en un tour de main presque passé inaperçu, le ministère de l’Économie vend carrément le terrain à l’entreprise Fage. Ceci bien avant que le dossier pour l’autorisation n’ait été déposé. On parle d’une bonne affaire pour cette dernière, mais on ne sait pas plus. Cette circonstance inhabituelle va jusqu’à interpeller la Cour des Comptes qui, on l’imagine, a dû être suffisamment étonnée par cette procédure hors norme.

Le fin fond du problème Fage

Devant une bureaucratie gouvernementale occulte et le poids des grandes (Google) et petites (Fage) multinationales, le citoyen isolé doit se résigner à un sentiment d’impuissance. À cela s’ajoute une rampante marginalisation des initiatives citoyennes accusées d’être une sorte de gilets jaunes contre la modernisation digitale et industrielle incontournable du pays. On se sent transporté dans les années 70 lorsque les détracteurs du tout nucléaire à Remerschen étaient accusés de promouvoir un blackout total du pays et un retour sur les arbres de la gent civilisée.

Google a au moins eu l’élégance de proposer à la population une séance publique d’information. Quitte à ce que, une fois n’est pas coutume, la publication par les pouvoirs publics du dossier a dû être négociée devant les tribunaux par les forces citoyennes. Mais qui a vu un seul visage représentatif du projet industriel de Fage ? À part l’émissaire public Etienne Schneider (LSAP), qui s’est fait personnellement le chantre enthousiaste du yaourt grec, on ne connaît personne.

Tout cela nous amène à réfléchir sur de futurs projets industriels qu’un gouvernement au service de petites ou grandes transnationales réussira à imposer à une population passive et à des mouvements sociaux désarmés ? Attendra-t-on juste encore une entreprise chinoise qui réussira à imposer ses lois civiles et ses conditions de travail pour que le pauvre Luxembourg puisse une nouvelle fois bénéficier de la manne des transnationales ?

Au-delà d’un dossier technique le cas Fage soulève un défi stratégique de plus grande envergure qu’un simple fait anecdotique. Il représente la croisée des chemins pour la politique économique en particulier, et la politique en général. Entre l’impasse de la croissance à tout prix, destructrice de l’environnement et de la cohésion sociale, et les promesses, encore vagues il est vrai, d’un renouveau social et économique après l’effondrement pressenti du monde, avec ou sans virus.

L’obscénité de la soumission de l’État grec

La plus dégoûtante partie du dossier Fage n’intéresse pratiquement personne au Luxembourg : la délocalisation d’une production industrielle d’une des régions les plus démunies de l’Union européenne – le Nord de la Grèce – vers le paradis fiscal le plus agile et le plus riche de cette même UE, le Grand-Duché de Luxembourg.

Devant le désarroi social suite aux mesures imposées par les créanciers, le peuple grec avait choisi d’élire un gouvernement décrit dans la presse européenne comme radical et d’extrême gauche. Mais qui en réalité affichait une coalition nettement plus modérée. L’Union européenne sentait quand-même le danger, il fallait statuer l’exemple. Après avoir poussé l’innovant et menaçant ministre des finances Varoufakis à la sortie, le Panzer allemand de l’Union Européenne avait réussi à mettre le pauvre Sipras au pas. Entre une réduction des dépenses publiques au détriment des plus meurtris de la société et une augmentation des recettes de l’État le choix s’avérait fatal. Faute de pouvoir récupérer les milliards des riches patriotes grecs occultés sur des comptes suisses – apparemment un montant proche de la dette cumulée –, il ne restait du côté des recettes publiques plus qu’à consolider et augmenter ces recettes, notamment par une fiscalisation appropriée des entreprises.

L’entreprise Fage, firme agroalimentaire familiale, a été l’une des premières à transférer son siège de la patrie hellénique vers le Luxembourg. Ici, depuis une dizaine d’années, Fage international ne paie que des doses homéopathiques d’imposition dans le paradis fiscal du Luxembourg. On ne saura probablement jamais si c’était de sa propre initiative ou via des démarches proactives des responsables luxembourgeois que la société Fage a finalement décidé de transférer, outre ses bénéfices, également la grosse partie de sa production européenne vers le Luxembourg.

Toujours est-il que l’Histoire retiendra qu’au beau milieu de la crise économique grecque, un ministre socialiste du Luxembourg aura réussi à faire soustraire à son homologue socialiste grec une belle recette fiscale susceptible d’atténuer, toutes proportions gardées, le déficit public de l’État grec et de maintenir, voire élargir l’emploi dans une des régions les moins loties de Grèce et de l’Union européenne. Les pères de la Deuxième Internationale Socialiste en 1889 avaient sans doute une autre conception de la solidarité internationaliste que les camarades plus libre marché de notre époque.

Le processus Rifkin et ses implications

Très bien, rien de nouveau donc à l’Ouest de l’Union européenne. Le paradis fiscal, riche de ses retombées de l’industrie financière hors sol, a pu pendant des décennies diversifier son panorama industriel réduisant ainsi sa dépendance vis-à-vis de l’industrie crépusculaire lourde ou de l’ingénierie financière en midlife crisis. Le pot de yaourt, affiné par un miel marque nationale du terroir luxembourgeois ne constituerait finalement que le dessert bien mérité après une opulente tournée d’emplettes, Grands-Ducs réels et héritiers à l’appui, auprès de la scène mondialisée des investisseurs.

Mais n’y avait-il pas entretemps un dit « processus Rifkin » du premier gouvernement Bettel-Schneider-Braz ? Dans le cadre duquel les élites politiques et économiques se bousculaient dans de nombreux workshops fiévreux. Où il était question de troisième révolution industrielle, de transition vers un futur qui résiderait dans un avenir décarbonisé, une pasture of plenty à cent pour cent biologique, un green new deal ouvrant la voie vers le paradis jusqu’à la dernière prolétaire et au dernier ouvrier, qu’il lise ou ne lise pas.

Le moins que l’on puisse dire c’est que ce projet Fage est à des années-lumière éloigné de la stratégie Rifkin sauce luxembourgeoise et à 180 degrés opposé à un « European Green New Deal » au ketchup de la Commission européenne.

L’incertitude de la politique de niches économiques

Essayons quand-même de comprendre : tout ministre de l’Économie doit, au début du XXIe siècle, se poser de profondes questions si le mythe de la croissance de l’après-guerre est encore tenable. Sauf dans quelques États émergents ou des territoires enclaves comme les paradis fiscaux, la croissance dans son sens traditionnel tend vers zéro, c’est net et c’est durable.

Les gouvernements de centre-gauche et de centre-droit sont confinés dans une panique constante devant les trois à cinq pour cent de pertes de suffrages qu’ils pourraient encaisser en cas de crise économique, voire de récession. Ils sont ainsi forcés à jouer sur les deux tablatures. Celle du mythe de la croissance comme on l’a presque toujours vécu depuis l’année zéro 1945 et celle d’une réorientation sous une forme ou une autre : la version soft du Mouvement de la Transition ou le hard sun des collapsologues.

Dans cette logique oscillatoire et hésitante il est compréhensible qu’un ministre de l’Économie d’un micro-pays ne voudrait pas se lancer dans un virage à 180 degrés de sa politique économique vers la fata morgana d’une « transition ». « Mieux vaut un moineau bifidus dans la main qu’un pigeon Rifkin sur le toit », s’était sans doute dit le ministre de l’Économie en se laissant entraîner dans sa croisade de pour le projet Fage.

Sans l’excuser, on peut le comprendre. C’est là tout le dilemme et toute la perversité d’une politique de développement économique d’un micro-pays forcé d’exploiter des niches économiques en parasite économique ou comme paradis fiscal pour garder sa souveraineté politique au niveau international et assurer l’adhésion de ses citoyens bien privilégiés au niveau national.

Mais jusqu’où nous mènera le maintien de cette politique ? Dans une contribution très perspicace du Woxx, le journaliste averti Luc Caregari a récemment soulevé le fait que l’implantation du siège administratif du producteur d’armes à main Heckler & Koch au Luxembourg allait clore l’ère d’innocence du Luxembourg. Qui pouvait clamer, via son « Gutmensch » de ministre des Affaires étrangères, qu’il n’était pas impliqué directement dans le trafic d’armes.

Et si après quelques années, Heckler & Koch achetait auprès du ministère de l’Économie un terrain sur une zone d’activité nationale pour y fabriquer des armes destinées, logiquement, à tuer des personnes ? Ce qui par rapport à un yaourt industriel qui ne fait qu’augmenter le taux de cholestérine des Fage-lactophages européens serait quand-même une nouvelle dimension : des armes à feu marque nationale luxembourgeoise. Boum !

1 Robert Garcia était député et élu local à Dudelange pour Les Verts ; il est toujours membre du conseil d’administration de Slow Food Luxembourg ndlr.

Robert Garcia
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