Bande dessinée

Anaïs Nin, une femme résolument libre

d'Lëtzebuerger Land vom 21.08.2020

La simple évocation de son nom laisse flotter comme une odeur de soufre ! Anaïs Nin est un personnage fascinant : écrivaine, nouvelliste, diariste… elle a aussi bien vécu ses récits érotiques que mis en page ses relations et rêveries les plus intimes. Une vie incroyable que raconte et met en image Léonie Bischoff dans Anaïs Nin sur la mer des mensonges. Un album tout simplement splendide.

Pas facile d’écrire des œuvres érotiques au milieu du XXe siècle. D.H Lawrence a été accusé de pornographie, Henry Miller poursuivi pour obscénité… Et cela est encore d’autant plus vrai pour une femme. Anaïs Nin en sait quelque chose. Rares sont celles qui ont osé braver, avant elle, les interdits moraux et les tabous imposés par les religions sur tout ce qui se passe en dessous de la ceinture. Qu’à cela ne tienne, après un essai sur D.H. Lawrence (D. H. Lawrence : an unprofessional study, 1932) elle publie les premières nouvelles de son Delta of Venus, dès les années quarante.

Rien que pour ça, Anaïs Nin aurait mérité que Léonie Bischoff – qui publie, là, son deuxième album solo après Hoodoo darlin’ et sa participation, au dessin, aux adaptations BD des œuvres de Camilla Läckberg : La Princesse des glaces, Le Prédicateur et Le Tailleur de pierre, tous trois scénarisées par Olivier Bocquet – s’y attarde.

Mais derrière l’écrivaine américaine, derrière l’œuvre, il y a surtout la vie incroyable d’Anaïs Nin – Rose Jeanne Anaïs Edelmira Antolina Nin à l’état civil – née des amours d’un compositeur et pianiste cubain d’origine catalane et d’une chanteuse franco-danoise, en 1903 à Neuilly-sur-Seine, et morte en 1977 à Los Angeles. Son père abandonne sa famille quand la jeune Anaïs n’a que onze ans, ce qui amènera les Nin à s’installer à New York. La jeune fille quitte l’école à quatorze ans et devient mannequin. Si elle tient déjà un journal intime, qu’elle espère un jour faire lire à son géniteur, rien ne la prédestine vraiment à l’écriture. Pas même son mariage avec Hugo qui deviendra banquier. C’est avec lui qu’elle débarque à Paris, puis à Louveciennes, en proche banlieue.

C’est à ce moment-là que débute le récit de Léonie Bischoff. Anaïs approche de la trentaine et clairement elle se sent inapte à la vie sociale d’une bonne épouse de banquier. Si elle parvient à faire bonne figure lors des dîners mondains, à l’intérieur elle se consume. Plusieurs personnalités semblent partager son enveloppe charnelle et si l’une parvient à se contenter de cette vie de petite bourgeoise, une autre semble avoir un besoin vital d’explorer son côté artistique. Si l’une se laisse enfermer dans son éducation catholique qui proscrit à une femme de monter sur scène pour danser le flamenco, l’autre se scandalise quand il est question de « guérir » l’homosexualité de son cousin Eduardo. Si l’une rougit à la simple évocation de l’acte sexuel, une autre admet volontiers se sentir excitée à la vue des images du Kamasutra. Si l’une aime sincèrement son mari, « cet homme parfait », l’autre rêve d’orgies et est incapable de résister aux avances d’un homme, ou au charme d’une belle femme.

C’est cette dualité permanente qui rend Anaïs Nin passionnante. D’autant qu’avec sa plume riche et sincère elle ne cachera rien de tout cela à son journal intime qu’elle continuera à rédiger consciencieusement jusqu’à sa mort. Un journal ? En fait, elle en avait deux. Car avec sa vie qu’on qualifiait alors de dissolue, elle a rapidement compris qu’il valait mieux avoir un journal officiel et un second journal secret.

Dans ces milliers de pages, elle raconte sa vie quotidienne, ses interrogations les plus profondes, sa passion pour l’art et les artistes, ses doutes, ses envies d’écriture, ses désirs, etc. Elle ne cache rien de ses relations extraconjugales, avec Henry Miller, un de ses grands amours, avec sa femme, June – une « femme à la hauteur de (son) imagination » –, avec son cousin une fois « guéri » de son « dégoût du corps féminin », avec son professeur de flamenco – à qui elle laissera « embrasser (son) sexe à travers le tissu de (sa) culotte » par charité –, avec un éditeur – qu’elle « laisse se soulager en se frottant à (ses) cuisses » par pitié –, avec son analyste ou encore avec son propre père…

« Chaque homme fait émerger en moi de nouvelles émotions, de nouvelles idées. Mais plus que l’acte lui-même, c’est ce qui se passe avant et après ces moments, dans son corps et dans sa tête qu’elle s’attarde. Chaque relation fait naître une nouvelle Anaïs et un nouvel univers », résumera-t-elle.

Le journal officiel d’Anaïs Nin a été publié de son vivant. Sa version secrète seulement une fois qu’elle et les différents personnages cités avaient passé l’arme à gauche.

Une œuvre magistrale qui sert, à l’instar de la correspondance entre Nin et Henry Miller, de base au travail de Léonie Bischoff pour cet Anaïs Nin sur la mer des mensonges. Un album de 192 pages, à la couverture souple à la quadrichromie réalisée au crayon. Un dessin aérien qui représente à merveille ce qui trotte dans l’esprit de la jeune femme ; un style qui, malgré quelques propos on ne peut plus crus dans le texte, donne à l’album un aspect bien plus sensuel que sexuel.

Du coup, si on plonge dans l’intimité d’Anaïs Nin, c’est bien moins dans celle du corps que dans celle de l’âme de cette pionnière dans le long processus de la libération du désir féminin. Une femme résolument libre.

Anaïs Nin sur la mer des mensonges de Léonie Bischoff ; Casterman ; août 2020. ISBN : 978-2-203-16191-7

Pablo Chimienti
© 2020 d’Lëtzebuerger Land