Cinéma

Christophe forever

d'Lëtzebuerger Land vom 21.08.2020

Pour compenser la fermeture printanière liée à la propagation de l’épidémie, la Cinémathèque française a proposé au public une sélection de films rares, et aujourd’hui encore majoritairement accessibles, via la plateforme vidéo Henri. On y trouve de tout, et gratuitement : une section dédiée à son fondateur Henri Langlois remplie d’entretiens avec des acteurs et même des peintres (Matisse), des sélections mettant à l’honneur certains cinéastes (Jean Epstein, Otar Iosseliani, Raoul Ruiz, Jean-Claude Brisseau, Jacques Rozier, Jean-Claude Biette...). Mais aussi des séances spéciales mettant à l’honneur des productions plus ou moins récentes comme Personne n’est à la place de personne. Un film avec Christophe (2009), documentaire d’Ange Leccia et de l’artiste Dominique Gonzalez-Foerster réalisé avec le célèbre chanteur, décédé le 16 avril dernier du coronavirus.

Christophe résume à lui seul plusieurs décennies musicales, épousant au fil des époques les genres, les modes et les coiffures en vigueur, jusqu’à ne plus quitter ses lunettes de soleil et sa longue crinière dorée ces dernières années. C’est sous cet aspect qu’il était encore apparu au Théâtre de Thionville en janvier 2018, accompagné de ses fidèles claviers et de jeunes musiciens. Né le 13 octobre 1945 à quelques kilomètres de Paris, Daniel Bevilacqua de son vrai nom, est issu d’une famille italienne originaire du Frioul. Il se fait tôt connaître du public yéyé avec ce titre devenu un tube de la chanson française, Aline (1965), qui a fait pleurer toutes celles et ceux qui connurent un jour une douloureuse séparation... Dix ans plus tard, Christophe renoue avec le succès grâce au titre Les mots bleus, dont les paroles sont écrites par Jean-Michel Jarre. Ce hit, interprété par Bashung dans les années 2000, sera repris à tue-tête sur les balcons de France lorsque l’on apprit son décès en plein confinement. Un bel hommage pour celui qui logeait à Paris, dans un appartement transformé en véritable studio d’enregistrement.

On en oublierait presque que Christophe maniait l’art enjoué du déjouement, quitte à briser son image de chanteur à midinettes. Ce qu’il fit notamment avec deux albums dans lesquels il dévoile ses ambitions d’auteur-compositeur : dans Le Beau bizarre en 1976, puis dans l’expérimental Bevilacqua en 1996, où il se produit en compagnie d’Alan Vega du groupe Suicide. On en oublierait presque ses collaborations comme compositeur sur les films de HPG, Sophie Filière (Arrête ou je continue, 2014), Sara Forestier (M, 2017), ou encore sur Jeanne (2019) de Bruno Dumont. Même Quentin Tarantino a repris l’un de ses morceaux pour le second opus de Kill Bill ! Outre ses quelques participations comme acteur, Christophe était un cinéphile et un collectionneur de films célèbre.

Plus connue pour son œuvre plastique, la réalisatrice Dominique Gonzalez-Foerster fréquente depuis plusieurs années le chanteur ; c’est elle qui a scénographié en 2002 son concert à l’Olympia au cours de la tournée La Route des mots. Son documentaire, structuré sur des va-et-vient entre les coulisses et la scène, expose une personnalité perfectionniste, nerveuse, bouillonnante, en tension perpétuelle. Vu sous différentes lumières de scène, le chanteur enchaîne les concerts dans des lieux culturels : au Musée d’art moderne de Paris, au Palais de Tokyo, à la Maison de la Culture de Grenoble, etc. Comme le note Nicole Brenez au sujet du film, il s’agit « de la fusion entre trois créateurs ultra-sensibles qui partagent et multiplient l’un par l’autre un même amour pour toutes les formes de beauté, de la plus naturelle à la plus sophistiquée, mais en commençant par celles qu’offre la culture populaire – la chanson, le cinéma, et son ancêtre, le music-hall. »

Personne n’est à la place de personne. Un film avec Christophe, d’Ange Leccia et Dominique Gonzalez-Foerster (2009, 62 mn.), est disponible sur la plateforme www.cinematheque.fr/henri /

Loïc Millot
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