Autrement/Anders (6)

Le théâtre comme résistance

Carole Lorang sur la scène du Escher Theater
Foto: Anthony Dehez
d'Lëtzebuerger Land vom 21.08.2020

Contraintes « Le théâtre existe depuis plus de 2 000 ans, ce n’est pas maintenant qu’on va remettre en question tous les arts de la scène. » Carole Lorang (*1974) sourit de ce sourire un peu espiègle, un peu ironique qu’elle maîtrise à merveille. La directrice, depuis le printemps 2018, du Escher Theater, est persuadée que le théâtre en a vu d’autres et que ce n’est pas un virus qui lui viendra à bout. À ses yeux, le livestream et autres propositions vidéo via internet ne peuvent jamais être qu’un placebo, un moyen pour garder un lien avec son public, pas une alternative. Sa volonté et son énergie forcent le respect : alors que le « Groupe de travail déconfinement culturel » mis en place par la Theaterfederatioun discutait encore en d’innombrables réunions via Zoom sur les risques et périls d’une réouverture que certains directeurs de centres culturels régionaux et de théâtres craignaient précipitée, Carole Lorang, elle, présentait une vraie grosse brochure de programme pour la saison 2020/21, qui commencera début octobre avec un week-end d’ouverture de saison.

Ce jour-là, c’était le 17 juin, la prévalence du Covid-19 était au plus bas, moins d’une dizaine de nouvelles infections par jour, et la ministre de la Culture Sam Tanson (Déi Gréng) venait de présenter trois semaines plus tôt le paquet de cinq millions d’euros d’aide à la culture, dans le cadre de Neistart Lëtzebuerg. Depuis le 10 juin, il était connu que les salles de spectacles pourraient rouvrir, dans le respect des règles de distanciation sociale. Ce qui, pour les théâtres, équivaut à laisser deux mètres entre deux spectateurs qui n’appartiennent pas à une même famille et de ne laisser entrer que des personnes qui ont réservé leurs places assises. Si cette distance ne peut pas être respectée, le port du masque est obligatoire ; les acteurs étant exclus du port du masque « pendant l’exercice de leurs activités », selon la législation en vigueur. Le 5 juillet, le Escher Theater a rouvert ses portes au public, d’abord avec un spectacle pour enfants, suivi dix jours plus tard par une représentation pour public adulte du spectacle musical Ma barque vagabonde. « Le Covid-19, dit encore Lorang, est finalement une contrainte comme une autre. » Comme il peut y avoir des contraintes logistiques, budgétaires ou politiques.

Schmelzoarbechter Bien sûr, « face au Covid-19, le Escher Theater prend toutes les mesures sanitaires nécessaires pour vous accueillir », assure la brochure de programme, et la directrice de concéder, dans son édito, que « nous sommes conscients que le retour dans les salles de spectacles n’ira pas de soi. ». Ceci dit, de cela elle est persuadée, « quoi qu’il arrive, nous aurons toujours besoin de raconter et d’écouter des histoires. Et de les partager avec autrui. » La série de photos d’un ouvrier sidérurgique en plein costume de protection (en fait, il s’agit de l’acteur Luc Schiltz), qui illustrent la brochure et les affiches du théâtre, déjà choisi comme esthétique l’année dernière, devient ici un commentaire ironique : comme, il y a cent ans, les ouvriers se protégeaient avec des costumes isolants pour couler l’acier par 1 538 degrés, nous nous protégeons désormais de l’autre en portant visières et masques buccaux. Comment concilier cet isolement nécessaire avec des valeurs comme la convivialité et le partage, qui sont au cœur de tout théâtre qui se respecte. Même si cela semble bizarre de se faire servir une limonade et des amuses-bouches à travers des protections en plexiglas par des hôtesses habillées en infirmières, comme ce fut le cas le 17 juin après la conférence de presse. L’essentiel est que cela eut lieu, que Carole Lorang et l’échevin eschois responsable de la culture Pim Knaff (DP) n’ont pas baissé les bras dans un constat d’échec, mais qu’ils l’ont fait. Le théâtre comme acte de résistance.

Deux mois plus tard, vendredi 14 août, nous voulions savoir de Carole Lorang si le courage avait payé, si le public a suivi cette offre généreuse de l’équipe du théâtre de reprendre très officiellement les activités – et quels spectacles trouvent le plus d’écho. « Le moment du live fait qu’une communauté se forme pendant un court moment unique pour vibrer ensemble », explique-t-elle lors d’une rencontre en terrasse. Et sa communauté, elle la voit plutôt en direction du Sud, de la région frontalière française et toute la Minette luxembourgeoise qu’à Luxembourg-Ville, dont les résidents, gâtés pendant des années par l’offre de spectacles internationaux de haut vol programmés par les Théâtres de la Ville, sont en outre découragés de se déplacer à Esch par un trafic professionnel toujours plus dense. Même si à ses débuts, dans les années 1960-70, sous son premier directeur Joseph Wampach, le Escher Theater avait une programmation réputée plus avant-gardiste que la capitale (« Quand Heiner Muller venait au Luxembourg, c’était à Esch ! », remarque Lorang avec un brin de fierté). « Le public français est souvent très réceptif et attentionné, et il participe passionnément aux discussions ou aux ‘comités de spectateurs’, affirme la directrice. Mais ce sont souvent des gens des classes populaires, qui travaillent beaucoup en semaine et cherchent un moment de détente en allant au spectacle. » C’est une des raisons pour lesquelles la programmation eschoise met un accent particulier sur le divertissement et le rire – l’autre étant l’autodérision très belge dont Lorang est une pratiquante assidue. La référence de la saison étant l’incomparable Buster Keaton. La pièce Monsieur X, conçue par Mathilda May, dont Pierre Richard (Le grand blond avec une chaussure noire ; Richard a 86 ans !) est la vedette, annoncée pour le 17 novembre, est la plus populaire dans les demandes de réservation actuellement : Si le théâtre peut accueillir une centaine de spectateurs en appliquant les consignes actuelles, la pièce pourrait être jouée trois fois tellement la demande est forte. Jusqu’au moment où il y aura plus de certitudes sur les règles en vigueur au moment du spectacle, le théâtre ne prend que des réservations, qui seront transformées en ventes de tickets le moment venu.

Comme dans l’bus Ou alors le public devra mettre un masque ? Pourquoi serait-ce si insensé, alors qu’on accepte désormais tout naturellement le port du masque dans les magasins, ou le bus, le train et l’avion ? « Ce qui est certain, c’est qu’il nous faudra des solutions pour pouvoir jouer jusqu’à ce que les scientifiques trouvent un vaccin », estime Lorang. Alors il y a ceux, comme la commune de Mamer avec son Theatercontainer ou l’asbl des Rotondes à Bonnevoie avec son festival Congés annulés, qui misent sur le plein air, réputé comme étant plus sûr (comme les aérosols par lesquels le virus se propage, y disparaissent plus vite grâce au vent). Et ceux qui, en intérieur réduisent les jauges pour respecter la distanciation sociale, ce qui ne serait pas viable économiquement pour des structures financées entièrement par la vente de tickets – mais au Luxembourg, le taux de subventionnement public rattrape cette potentielle perte-là. Or, pour les tout petits théâtres privés comme le Tol, le Centaure ou le Kasemattentheater, cela réduirait leur jauge, déjà minuscule, à une dizaine de spectateurs par représentation. C’est pourquoi les Théâtres de la Ville et le Kinneksbond de Mamer ont proposé de les accueillir en automne dans leurs salles beaucoup plus grandes. La preuve de telles solidarités est une des belles conséquences de la crise du Covid-19.

Lieu de vie Le rêve de Carole Lorang, qui vient de la scène indépendante – elle était metteuse en scène, avait sa propre compagnie, Le Grand Boube (dont elle est désormais membre honoraire), a été une des forces motrices derrière la création de la fédération des professionnels du spectacle vivant (Aspro) et présida la Theaterfederatioun avant de diriger le Escher Theater – a toujours été d’ouvrir le théâtre sur la ville, d’en faire un lieu de vie. Pour ressentir l’expérience qu’elle vise, il suffit de se promener un midi à Gand ou à Anvers et de voir la manière décomplexée avec laquelle les gens vont au NT Ghent ou au
Toneelhuis, juste boire un verre ou manger un bout. En plein centre-ville, ces théâtres sont accessibles et les gens normaux n’ont pas d’appréhensions à passer la porte, alors qu’au Luxembourg, les théâtres n’ouvrent qu’une demi-heure avant les spectacles et font souvent l’effet d’être des forteresses impénétrables en journée. Cette convivialité décomplexée, Lorang voudrait la pratiquer les soirs de spectacles en un premier temps, en ouvrant le bar au premier étage (la brasserie au quatrième n’est jamais ouverte par son locataire privé). Plus tard, dès 2022, elle invitera le public à faire quelques mètres jusqu’à l’Ariston, qui sera transformé à partir de cet automne et est destiné à devenir la deuxième scène pour le Escher Theater. Un plateau de dix mètres sur dix permettra d’y accueillir des spectacles plus intimistes, pour un maximum de 178 personnes, par exemple des spectacles pour enfants et jeune public, mais pas exclusivement. Un bar-restaurant fait partie du programme architectural. Carole Lorang imagine le partager avec le Konschthal que Christian Mosar est en train d’inventer dans l’ancien magasin d’ameublement Lavandier, juste derrière l’Ariston. Le leitmotiv de Carole Lorang : s’allier au lieu de se concurrencer.

Esch rocks Par une belle constellation des hasards, Esch est vraiment la ville la plus intéressante du pays sur le plan culturel en ce moment. Pas grâce à, mais malgré l’organisation d’Esch 22, capitale européenne de la culture. Car, comme si elle voulait contrer les frustrations générées par les nombreux refus de projets que prononce l’asbl organisatrice de cette année culturelle qui semble vraiment maudite, la Ville d’Esch investit énormément en culture actuellement. En achetant le Lavandier et le Bridderhaus, future résidence d’artistes ; en créant une nouvelle asbl, Fresch, qui gérera toutes ces nouvelles infrastructures et exploitera le tiers-lieu que deviendra le Bâtiment IV sur la friche de Schifflange ; ou en lançant le premier plan de développement culturel en 2017 (Connexions). Mais aussi parce que l’État semble enfin s’être résolu à placer la deuxième ville du pays sur son radar, en investissant dans l’année culturelle et dans la rénovation du Musée national de la Résistance ou en classant l’ancien cinéma Ariston monument historique. Grâce à un niveau de prix de l’immobilier plus modestes, Esch attire les artistes, qui y trouvent logements et ateliers abordables ; le Summerstage de la Kulturfabrik ne désemplit pas et, en temps normaux, la Rockhal, établissement public, attire des milliers de spectateurs de toute la Grande Région. Le théâtre musical et les liens entre théâtre et musique seront des axes que Carole Lorang aimerait développer, au plus tard au Ariston, qui gardera un écran amovible afin de pouvoir y projeter des films, en complémentarité avec les autres institutions culturelles sur le territoire d’Esch.

Frontières Une des grandes leçons de la crise du Covid-19 est que la liberté de circulation n’est pas donnée et peut être abolie à tout moment. La culture en souffre, comme l’économie ou le commun des mortels. Les programmations d’accueils et de coproductions internationaux, de théâtre, de danse ou d’opéra, souvent montées depuis des années, se sont toutes effondrées dès mars et risquent d’être compromises pendant plusieurs mois, voire années encore. Beaucoup de troupes anglaises par exemple ne comptent pas sur une reprise de leurs voyages avant automne 2021, au plus tôt. « Ce qui est certain, c’est qu’on ne prendra pas l’avion de sitôt pour une seule représentation », concède Carole Lorang. Qui argumente depuis longtemps qu’il faudra se résoudre à produire autrement, sur des bases plus durables. Construire un véritable répertoire par exemple, pourquoi pas une sorte de répertoire national, qui fasse vivre les productions souvent longues à concevoir, au-delà des deux ou trois représentations classiquement prévues au Luxembourg. Le Escher Theater statue un exemple en reprenant Voir la feuille à l’envers de Renelde Pierlot, Monocle de Stéphane Ghislain Roussel (en combinaison avec Histoire du soldat, avec le même Luc Schiltz) ou encore Bal de Simone Mousset. Et puis Carole Lorang voudrait varier les formats, combiner des spectacles par thèmes, et prévoir des représentations à d’autres moments de la journée, par exemple des matinées pour un public plus jeune ou plus âgé que la norme. « Mon rêve, dit Carole Lorang, ce serait que le théâtre soit animé du matin au soir ! »

josée hansen
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