Retour sur l’édition de juin du 3 du TROIS avec deux projets qui doivent encore évoluer

Tailler dans le marbre

d'Lëtzebuerger Land vom 11.06.2021

Le programme proposé dans le cadre du TalentLAB, ce 3 du TROIS du mois de juin avait, cette fois, autant à surprendre qu’à décevoir. D’aventure ces rendez-vous mensuels à la Banannefabrik frappent, étonnent, inspirent. Cette fois, la gifle n’y est pas. Les deux étapes de travail présentées, des recherches artistiques de Yuko Kominami et d’Annick Shadeck, trouvent plus à interpeller par leur caractère labo, leurs affluents théoriques, mais ne sont pas encore prêts à trouver la scène. D’ailleurs, c’est l’adage de ces 3 du TROIS que d’offrir un premier public à des formes en construction, pour trouver à bâtir dans le dur et le concret leurs fondations.

À l’entrée, on est tout de suite happé par la vidéo projection de l’œuvre de Klaus Massem. Un travail créé au TROIS C-L en 2007, année où Luxembourg était Capitale européenne de la Culture. Comme écho aux futurs événements qu’Esch-sur-Alzette déclinera en 2022 sous le même label, le dessin de quarante mètres de long rappelle le souvenir impérissable d’une année qui aura vu naître le Centre Chorégraphique Luxembourgeois en les murs de la Banannefabrik. C’est donc un travail fort de symboles qu’y s’expose ici en vidéo projection, rappelant les lanternes magiques des enfants. Une œuvre qui n’a jamais pu être exposée et que le Centre Chorégraphique espère pouvoir sortir un jour en vrai de sa collection.

On entre ensuite dans la grande salle. Au sol, la danseuse Joana Von Mayer Trindade. Debout, impassible, le regard sur les spectateurs entrant au compte goutte dans la salle, Yuko Kominami. Le rituel a-t-il déjà commencé ? Celui du spectacle vivant lui, est en tout cas en train de s’actionner franchement, comme jamais à vrai dire, face à toutes ces prérogatives sanitaires. Car le duo installe sa récente recherche autour de l’aspect rituel de la danse et le rituel est par définition omniprésent dans l’art en général, tous domaines confondus. La danse y compris connaît tant de codes de compréhension, de représentations qu’elle est toujours « ritualisée », consciemment ou inconsciemment. Kominami et von Mayer Trindade travaillent presque sur une sorte de pléonasme artistique. Dans leur In Ritual il s’agit néanmoins pour les deux artistes, de visiter les traditions qui ont vu naître certaines formes de danses des cérémonies rituelles. Ainsi, elles cherchent à formuler une nouvelle performance-rituelle. Et si l’objet de quête est tout à fait compréhensible, il est dérangeant de voir à quel point le dialogue corporel entre les deux danseuses est absent, quand on conçoit le « rite » comme collectif, généralement. Alors, sous une ambiance musicale aérienne, illuminée, béate, nous assistons à de la pure recherche chorégraphique, soufflée aux corps par une ligne centrale forte, celle de la répétition de mouvements, se transformant in fine. La fusion interne habite bien chacune des danseuses, semblant dans une transe intime plus proche de l’artiste face à lui-même, que de l’humain face au spirituel qu’induit le rituel.

Second objet chorégraphique présenté, le trio Annick Schadeck, Luc Spada et Jeanna Serikbayeva prend la suite, pour tenter d’élucider une recherche autour de la notion d’attente. Locker Ruf est un projet démarré à Berlin, avant la crise, dans le cadre d’une résidence initiée par un programme du Focuna. L’un – Spada – veut travailler la performance, l’une – Schadeck – le texte. Il est auteur. Elle est danseuse. De là, les affinités se tissent, les thématiques s’instruisent, et les problématiques s’étoffent. Ainsi, ils trouvent le moyen de combiner leurs questionnements et, de leurs recherches, ils livrent une forme encore tout à fait abstraite, pleine d’idées encore naissantes. Un projet un peu chaotique dans le fond, moins dans la forme, trouvant à faire exulter les deux danseuses dans des mouvements découpés et souples à la fois, fragiles, mais aussi pleins d’une certaine colère. Néanmoins, il reste à tailler dans ce bloc de marbre solide, mais lésé de courbes, de formes, et même de ces aspérités qui fondent les questionnements du public face à une œuvre. Luc Spada pond un texte tout à fait intéressant, mais il n’a foncièrement pas grand-chose à faire sur scène, où il est tout-même, chemise aux motifs jungle sur le dos, visitant le plateau comme blasé, une voix off – parfois la sienne – en arrière-plan sonore. Les choix de « représentations », au sens strict du terme, sont un essentiel dans le spectacle : que montre-t-on, et pourquoi le montre-t-on ? C’est ici un peu le dommage : on observe des images fortes, couplées à l’idée lumineuse qu’est celle de chorégraphier la textualité, en faisant parler, crier, lire, écrire et danser avec les mots les interprètes. Mais l’intérêt disparaît parfois dans le désagréable de certains moments, qui font s’essouffler notre attention.

Godefroy Gordet
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