L’Otan et la France

Pour une Europe souveraine

d'Lëtzebuerger Land vom 06.12.2019

Pour ses 70 ans, l’Otan n’est pas à la fête. Comme l’a démontré le sommet des 3 et 4 décembre à Londres, elle peine à définir des objectifs partagés. Quoi de commun en effet entre une Turquie tournée vers la Syrie et qui achète des missiles russes, une Pologne et des pays baltes restant apeurés par Moscou, une France qui paye le prix du sang au Sahel, et des États-Unis qui regardent vers le Pacifique, surtout soucieux de faire des économies ? Pour ne pas vivre un nouveau sommet consacré aux obsessions trumpiennes de « partage du fardeau » financier, Emmanuel Macron a parlé le 7 novembre d’une alliance en « mort cérébrale »... afin de la « réveiller » et de poser la question clé : quelle stratégie après 2020 ? 

Si sa petite phrase provocatrice a été mal accueillie, le président français l’a pourtant maintenue jusqu’à Londres. « J’assume totalement d’avoir levé les ambiguïtés », a-t-il insisté le 28 novembre en recevant à Paris le secrétaire général de l’Otan, Jens Stoltenberg. Pour susciter un véritable travail sur la stratégie des années à venir, en questionnant notamment les rôles des États-Unis et de la Turquie, la relation avec la Russie, et surtout en incitant l’Europe à prendre enfin son destin en main.

À l’égard de Donald Trump, Emmanuel Macron fut inhabituellement grave et déterminé, en évoquant l’hommage rendu le 2 décembre aux treize militaires français morts en mission au Mali : « La France ne reverra pas ses règles de partage (budgétaire), elle l’a évoqué. Si certains veulent voir ce que certains appellent le « cost sharing », ils peuvent venir lundi aux cérémonies que la France organisera. Ils en verront le prix ».

Pour le président français, cette lutte contre le jihadisme au Sahel est un exemple de la nécessité d’une défense européenne plus opérationnelle : « Une plus grande implication des alliés est évidemment quelque chose qui serait tout à fait bénéfique ». Certains pays de l’Est qui refusent d’accueillir des migrants ont d’ailleurs bien compris le risque de laisser la France seule en Afrique : comme l’Estonie et surtout la République tchèque, ils commencent à envoyer des militaires. « Il est juste de partager le fardeau entre Européens », a confié au Monde le ministre tchèque des Affaires étrangères, Tomas Petricek.

L’autre grand domaine où les Européens ont collectivement des progrès à faire, selon Paris, ce sont les armes, au sens large d’infrastructures et de technologies militaires. Sans citer de pays, Emmanuel Macron a réclamé à certains un « réarmement mental ». « Il ne faudrait pas que l’article cinq de la charte de l’Otan, qui oblige à la solidarité entre membres de l’Alliance, se transforme, sous pression de Washington, en article F-35, qui obligerait les mêmes à acheter américain », a insisté la ministre française des Armées, Florence Parly.

Que les Européens, 30 ans après la chute du mur de Berlin, prennent enfin acte de la fin du monde bipolaire, va dans le même sens. Notamment en matière nucléaire, où « aujourd’hui les traités entre les États-Unis et la Russie, négociés durant la Guerre froide, n’existent plus », a résumé Emmanuel Macron. C’est le cas de l’ex-traité bilatéral FNI d’élimination des missiles intermédiaires terrestres en Europe, contourné par Moscou puis dénoncé cet été par Washington. Aucun Européen n’en était partie prenante. « C’est notre sécurité qui est en jeu » et donc « une implication des Européens » dans sa renégociation est désormais indispensable, a dit le président français. En insistant pour « mieux protéger certains pays européens qui, comme la Pologne, n’étaient pas protégés par le traité FNI comme il se devait ».

Une façon de tenter de répondre aux critiques sur son projet d’un « dialogue robuste avec la Russie », alors que le déploiement de missiles à Kaliningrad, le conflit en Ukraine, l’avion MH17 abattu au-dessus de ce pays en 2014 ou la tentative d’empoisonnement de l’ex-agent russe Sergueï Skripal au Royaume-Uni en 2018, constituent de profonds motifs de défiance des Européens.

Il est maintenant clairement établi qu’Emmanuel Macron avance, à l’étranger comme dans l’Hexagone, à marche forcée, trop souvent prêt à renverser la table, au risque d’être isolé et contre-productif. Angela Merkel n’a-t-elle pas qualifié son  jugement sur l’Otan « d’intempestif » ? La brouille avec le président turc Recep Tayyip Erdogan, sur la définition de la lutte antiterroriste, ne risque-t-elle pas d’être durable ?

Pour autant, sa volonté d’un nouveau projet européen plus autonome pose deux bonnes questions, estime le chercheur Bertrand Badie, peu suspect de sympathie à son égard. D’abord que « l’intégration européenne, conçue pendant la Guerre froide, doit être aujourd’hui repensée ». Ensuite que si l’UE « peut être un échelon dans la construction de la mondialisation », elle doit « articuler une souveraineté européenne aux conditions du monde d’aujourd’hui ». Et Badie de préciser : « Si elle venait à reposer sur une mutualisation de nos ressources et de nos moyens, elle serait positive. Si elle est conçue simplement pour s’opposer aux pays émergents et du Sud, elle produira des résultats catastrophiques. Elle ne fera sens que si elle imagine de nouveaux partenariats », pour associer les pays émergents à « la résolution des grands problèmes mondiaux »1.

Et dans ce contexte, le style de Macron peut être compris comme un pendant à l’inertie germanique. Moteur traditionnel de l’Europe, l’Allemagne aujourd’hui bloque plus qu’elle ne propose. Des obsessions qui, aux yeux de Paris, paraissent de plus en plus dépassées : blocage sur le budget de la zone euro, intégrisme inutile sur les déficits budgétaires, poursuite de l’élargissement sans réflexion sur l’unité de l’UE, politique commerciale aveugle à la transition écologique et sociale…  Spécialiste de l’Allemagne, le chercheur Édouard Husson parle d’« immobilisme merkelien » et appelle les Français à laisser de côté leur complexe d’infériorité. En matière de finances, il écrit par exemple que la Deutsche Bank est une « véritable bombe placée au cœur du système financier mondial » dont « le seul exemple devrait dissuader les responsables allemands à faire la leçon à d’autres pays »2.

Plus que jamais, la France affiche donc vouloir « l’Europe souveraine et l’Alliance trans-atlantique » et, au-delà du sommet de Londres, son discours s’adresse aussi à la nouvelle Commission et à la nouvelle présidence du Conseil : si l’UE veut être « géopolitique », cela passera par le commerce, la diplomatie, l’environnement, la finance ou la fiscalité, mais aussi par la défense.

1 Dernier livre paru « L’hégémonie contestée. Les nouvelles formes de domination internationale », Odile Jacob, octobre 2019.

2 Edouard Husson, « Paris-Berlin : la survie de l’Europe », Gallimard, novembre 2019.

Emmanuel Defouloy
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