La voix du traducteur au Frac Lorraine

Le pouvoir des mots

d'Lëtzebuerger Land du 24.04.2015

Ingrid Wildi Merino a 18 ans lorsque sa famille quitte son Chili natal pour fuir les persécutions par le régime Pinochet. Ayant suivi une scolarité classique jusque-là, elle rêvait de faire des études en arts plastiques. Or, une fois arrivés en Suisse, où ils demandèrent l’asile politique, tous les membres de sa famille devaient travailler pour financer leur vie quotidienne. Ingrid Wildi Merino commence alors tout en bas de l’échelle sociale : dans l’industrie, la restauration, toujours des emplois mal payés et de courte durée. Peu à peu, elle avance, reprend ses études et achève son rêve : les beaux-arts. Aujourd’hui, elle enseigne à l’Université de Genève, et représenta même son pays, la Suisse, à la biennale de Venise en 2005 (pour la petite histoire : elle avait aussi été invitée à participer à l’exposition L’œil écran au Casino Luxembourg en 2007). Au rez-de-chaussée du Frac Lorraine à Metz, dans la salle pavée, on peut actuellement voir sa série de 25 photographies en noir et blanc intitulée Otra mirada a lo insignificante (Un autre regard sur l’insignifiant, 1982-2014) : elle y a documenté, de manière très distante, les architectures des bâtiments dans lesquels elle a travaillé durant son parcours, avec, à chaque fois, un court texte de présentation décrivant l’emploi et sa situation personnelle. Au fil des métiers, l’architecture change de manière significative : de bâtiments industriels à la périphérie, elle avance vers le centre-ville et des édifices fastueux symbolisant le pouvoir et la richesse. L’œuvre, que Béatrice Josse, la directrice du Frac Lorraine, a eu la bonne idée d’acquérir pour la collection de son institution, est une documentation implacable sur le cheminement des migrants.

Si, au départ, l’œuvre fut conçue autour des thèmes comme la migration et la charge symbolique de l’architecture, le jeune commissaire de l’exposition La voix du traducteur Martin Waldmeier, lauréat du « prix jeunes curateurs Marco/Frac Lorraine/SKFM » l’a choisie pour une lecture directement liée au thème de son exposition : l’importance croissante des langues dans la mondialisation et le rôle de la traduction. Car à son arrivée en Suisse, Ingrid Wildi Merino ne comprenait pas un mot d’allemand, et encore moins du dialecte suisse alémanique, qui lui semblait être un facteur d’exclusion plutôt qu’un vecteur d’intégration – et on pense, bien sûr, tout de suite à la situation luxembourgeoise et les éternels débats sur le statut de la langue nationale. Ingrid Wildi Merino s’intègrera aussi en s’appropriant la langue de son pays d’accueil.

Dans la bibliothèque, l’artiste yougoslave Mladen Stilinovic le déclare en lettres majuscules noires et rouges cousues sur un drap rose : An artist who cannot speak english is no artist. L’œuvre date déjà de 1992, mais vient aussi d’être (re)montrée à Art Cologne. Stilinovic s’y moque comme dans un éclat de rire de l’hégémonie de l’anglais dans le monde de l’art. La même année, Luis Camnitzer utilisa une langue très directe dans Insults : des textes muraux en six langues – apposés sur les marches des escaliers à Metz – : « Tous ceux qui ne savent pas lire le français sont stupides ». La langue y est un moyen d’exclusion, voire de stigmatisation de ceux qui ne la maîtrisent pas.

Par le choix de sa douzaine d’artistes avec des œuvres tournant autour de la langue, de la traduction et de ses failles – la Lettre d’amour à personne inconnue de Fabrice Samyn a fait le tour du monde en 17 traductions avant de revenir, méconnaissable par les glissements sémantiques entre les différents idiomes, dans sa langue d’origine, le français –, Martin Waldmeier interroge le pouvoir des langues, leur charge symbolique aussi, le rôle géopolitique qu’elles jouent dans le monde. Ouvrant de multiples pistes sur le sujet, l’exposition La voix du traducteur est impeccable dans sa présentation, comme toujours au Frac d’ailleurs, mais elle pêche par un côté un peu trop illustratif et littéral.

L’exposition La Voix du traducteur au Frac Lorraine à Metz dure encore jusqu’au 3 mai ; informations : www.fraclorraine.org.
josée hansen
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