Music made in Luxembourg

Génération(s) homemade

Jana Bahrich et Chris Hewett sont Francis of Delirium
Foto: Kévin Kroczek
d'Lëtzebuerger Land vom 28.08.2020

Malgré les risques de pluie et les nuées de moucherons qui viennent titiller quelques malheureux, le public a répondu présent pour une nouvelle soirée Lëtz’ play, organisée sur le parvis du centre culturel Neimënster. La première partie est assurée par Ema Macara, alias ÆM. Elle chante en anglais et en portugais, siffle joliment et improvise une chansonnette au rythme des cloches de 19 heures qui résonnent. Après une révérence parfaitement exécutée, elle laisse sa place à Jana Bahrich, guitare à la main et tête d’affiche du jour. Jana Bahrich est la jeune cofondatrice du groupe Francis of Delirium, véritable pépite de rock made in Luxembourg qui voit son fanclub s’élargir de jour en jour. La session acoustique débute sans chichi tandis qu’une fine pluie commence à tomber. Lorsque la chanteuse, entre deux compositions demande « Is it raining ? », le staff distribue à qui le veut des ponchos jetables. La situation est maîtrisée.

Le lendemain, on retrouve la chanteuse et compositrice de 19 ans aux Rotondes dans le cadre des Congés annulés pour un concert amplifié. Francis of Delirium c’est avant tout un projet commun, entre Jana Bahrich donc et Chris Hewett, batteur et producteur de près de trente ans son aîné. Ce dernier, père de deux camarades d’école de Jana, a été impressionné par la jeune artiste et lui a apporté conseils artistiques et permis de profiter d’un studio d’enregistrement, à domicile. Révélée au Screaming Fields Song Contest 2019, tremplin qui a vu défiler quasiment toute la jeune génération pop/rock/urbaine autochtone, la formation a publié un premier EP en juin dernier. Paru chez Dalliance Recordings, All Change est un cinq titres de 17 minutes, diablement efficace, aux gimmicks déjà entendus mais toujours entêtants. Le duo présente lui-même sa musique comme du grunge des années 90 remis à jour. Sa formule live ne cesse d’évoluer. En effet, alors que Chris Hewett l’accompagnait sur scène durant les premiers shows, Jana partage dorénavant les planches avec un batteur et un bassiste, plus disponibles.

Aux Rotondes, jeudi 20 août au soir, place aux lampions, aux guirlandes et à la saturation d’une guitare électrique. Denis Schumacher est à la batterie et Jeff Hennico à la basse. Le trio démarre sur les chapeaux de roue et enchaîne aisément les compositions de Francis of Delirium. Le public (re)découvre Ashamed, Karen ou encore le très réussi Circles, trois morceaux qui gagnent à être joués en live, malgré l’ambiance toute relative. Aucun pogo ou quelconque débordement, l’audience est réceptive mais assise et encore timide, normes de sécurité oblige. Parfois, Jana Bahrich prend la parole, avec une approche assez méta de l’exercice et des anecdotes qui ne vont encore nulle part. Pourtant lorsqu’elle joue, sa présence, ses gestes et son assurance transpirent. Soudain, une corde de sa guitare casse. On trouve un instrument de substitution en urgence, hélas, la sauce ne prend plus. On préfère en rire, à peine une corde refixée, le show reprend et le trio termine sur Quit Fucking Around, single et morceau phare du groupe.

Après le concert, on retrouve la chanteuse qui transporte son matériel d’un bout à l’autre du parvis. Soudain, un homme tombe à la renverse dans un fracas. La structure en bois sur laquelle il s’est assis s’est éclatée. Mais plus de peur que de mal. Chris Hewett, qui a évidemment fait le déplacement, se manifeste à ce moment précis. Leur complicité et leur respect mutuel ne font aucun doute et leur discours multigénérationnel et do it yourself tient la route. Tous leurs vidéoclips ont d’ailleurs été réalisés et montés par Jana Bahrich elle-même. On pourrait craindre le pire de cet attrait pour le tout fait maison et pourtant, il en ressort des films étonnamment maîtrisés, aux images intentionnellement dégradées et surcolorées. La chaîne YouTube du duo vaut d’ailleurs le coup d’œil. On y trouve des reprises orchestrales ou bien au banjo de certains titres mais surtout des making-ofs de clips et de morceaux qui témoignent de manière ludique de leur processus créatif.

Outre l’imagerie développée sur leurs pochettes, faits de dessins faussement enfantins et assez noirs, le duo a étudié son code couleur. La chanteuse a en effet délaissé des tenues à l’origine immaculées pour une veste rouge, en adéquation avec une musique plus sanguine. Le confinement a été l’occasion de réaliser le clip toujours homemade de Ashamed en stop motion, mais surtout de travailler sur de nouvelles compositions dont on entendra sans doute parler.

Plus d’informations sur : francisofdelirium.com

Kévin Kroczek
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