Ticker du 25 juin 2021

d'Lëtzebuerger Land vom 25.06.2021

Paul Leesch,

le fondateur du groupe Cactus, est mort à l’âge de 91 ans. C’était un homme très discret : il n’occupa pas de mandats dans les organisations patronales et n’intervint que très rarement dans le débat public, préférant déléguer le travail de communication à son fidèle lieutenant Laurent Schonckert. En 2001, avant de partir à la retraite (qu’il passera en Suisse), il accorda une interview à RTL-Télé. L’homme qui avait œuvré sa vie durant à développer la consommation de masse, s’y décrit comme « kee Mensch vun der Mass ; ech meiden d’Foule ». Leesch laissait transparaître une certaine amertume vis-à-vis du monde politique : « On a eu trop d’adversaires, nos seuls alliés étaient les clients ». Parmi les principaux « handicaps » qui aurait désavantagé le groupe Cactus par rapport à ses concurrents internationaux, il cita – déjà – les possibilités pour les multinationales de « minimiser leur charge fiscale » en créant des « structures à travers le monde ». En tant que groupe national, Cactus n’aurait pas accès à de telles opérations d’optimisation fiscale : « Dat ass eng déckeg Gefor ». Fils et petit-fils d’épiciers du quartier de la Gare, Paul Leesch avait importé le modèle des supermarchés américains au Luxembourg dans les années 1960-1970. Il y réussit en s’adaptant aux réalités du terrain et en s’inspirant de Migros. (Le groupe suisse reste la référence officieuse de Cactus jusqu’à aujourd’hui.) En juillet 1974, Paul Leesch ouvre la Belle Étoile, deux mois après que son concurrent Jean Bram eut fêté l’ouverture de la City Concorde. Cactus a su donner une touche locale à ses supermarchés, en communicant beaucoup sur les valeurs et en investissant les réseaux sportifs, associatifs et médiatiques. Cactus a également soigné les liens avec les coopératives agricoles (Convis, Biog, Luxlait), une stratégie qui, à partir des années 2000, lui permit de se distinguer des discounts.Paul Leesch a eu cinq enfants avec sa femme, la Suissesse Uschi Studer, qui est morte en 1984 déjà. En 2001, son fils aîné Max Leesch (aussi timide et discret que le père) prit sa succession, en tandem avec Laurent Schonckert, qui aime à se décrire comme « simple employé ». Actuellement, quatre fils et filles de Paul Leesch siègent au conseil d’administration (Doris, Danielle, Jeff et Max), tandis qu’une petite-fille, Cathy Leesch a intégré le comité de direction. bt

Un jugement qui coûte cher à l’avocate
Les juges de la seizième chambre du tribunal correctionnel de Luxembourg ont rendu leur verdict en fin de semaine passée : ils sont convaincus que l’avocate luxembourgeoise Beatriz G. a, en 2003, produit et utilisé un faux qui a permis à son oncle, l’ancien espion et homme d’affaires espagnol Francisco Paesa, de soustraire à son cocontractant le Russe Alexander Lebedev la somme de dix millions de dollars. En 2001, par l’intermédiaire de l’une de ses sociétés au Libéria, la plaignante Mozart Holding, Alexander Lebedev avait consenti un prêt à des structures dont le bénéficiaire économique était Francisco Paesa Sanchez, évoluant alors sous l’identité de Francisco Pando Sanchez. L’ancien espion avait fui l’Espagne et avait été déclaré mort en Thaïlande en 1998. Les vingt millions de dollars prêtés par Alexander Lebedev devaient servir à la création d’un établissement bancaire dans le Royaume de Bahreïn. Les fonds avaient transité entre la banque de Luxembourg et des banques bahreïnies. En 2003, pour permettre un virement d’une banque à l’autre et à la demande de son oncle, l’avocate Beatriz G. avait rédigé un courrier attestant que « Francisco Sanchez » était bien le bénéficiaire des fonds. L’argent avait alors été une fois de plus déplacé. En 2004, Alexander Lebedev a récupéré une dizaine de millions et s’est entendu avec son créancier sur la restitution de la dizaine restante. Mais elle n’est jamais arrivée et le Russe a porté plainte en 2010. En novembre 2004, Le Quotidien avait repris des révélations du journal espagnol El Mundo selon lesquelles Francisco Paesa était bien en vie et menait ses affaires depuis Luxembourg. Sa nièce avait alors fait publier dans le journal eschois un droit de réponse cité dans le jugement rendu par la treizième chambre la semaine passée et selon lequel « elle n’avait pas eu de contact » avec son oncle « depuis fin 1997 », pour la simple et bonne raison qu’il était décédé. Pour le tribunal, l’avocate s’est enfoncée de cette manière dans le mensonge et la conception d’un faux pour permettre une appropriation par son oncle des fonds déposés auprès des banques de Bahreïn. La sentence aurait pu être plus sévère « eu égard à la gravité des faits », écrivent les juges. Le tribunal retient néanmoins le dépassement du délai raisonnable et ne prononce (au pénal) qu’une amende de 10 000 euros. Les juges accèdent en outre à la demande, au civil, de restitution des dix millions de dollars plus intérêts.
« En instruction et alors que l’ensemble du dossier Paesa est très épais, Beatriz G. a été exclusivement interrogée à propos d’une lettre qu’elle a écrite le 7 mars 2003 à la National Bank of Bahrain. Beatriz G. est aujourd’hui condamnée au nom et pour compte de quelqu’un d’autre en l’absence de ce dernier », explique son avocat François Prum au Land. « Elle était renvoyée exclusivement pour avoir commis un faux intellectuel sur un document qui, au sens de la défense, n’a aucun lien causal avec le préjudice invoqué et pourtant elle se retrouve condamnée au pénal et au civil », poursuit-il. La défense décide de faire appel du jugement prononcé le 17 juin. pso

Satispay, fintech à l’assaut
Voilà six mois que la société de paiement mobile Italo-luxembourgeoise Satispay a levé 93 millions d’euros auprès de la chinoise Tencent (WeChat et QQ) et de l’américaine Square (du fondateur de Twitter Jack Dorsey), ainsi que de LightRock et Tim Ventures. La firme italienne un temps logée à la Lhoft (Luxembourg House of Fintech) avait, à cette occasion, signé une prouesse remarquée et rassemblé les sous nécessaires à son développement sur les marchés allemand et luxembourgeois. Au Grand-Duché, Digicash occupe déjà les créneaux des transferts entre particuliers et du paiement de factures. Satispay prévoit de concurrencer la solution luxembourgeoise, mais pas que. Les fonds levés servent aux recrutements, aux développements informatiques et au « customer acquisition » explique au Land son fondateur et CEO Alberto Dalmasso (photo : Satispay). « We’re incentivizing the word to mouth », explique Alberto Dalmasso depuis l’Italie, un marché où l’entreprise a conquis 1,6 million d’utilisateurs. Satispay organise des campagnes de publicité (photo : sb), finance des opérations de cashback pour inciter le recours à sa solution dans les commerces (aujourd’hui plus de 350 à Luxembourg). À partir de dix pour cent de parts de marché, le network effect prend le relais et les utilisateurs se recrutent sans marketing. « 75 pour cent des commerçants qui signent aujourd’hui en Italie, 200 par jour, sont des demandes spontanées », explique l’entrepreneur. Satispay facture vingt cents pour les transactions au-dessus de dix euros pour le commerçant. Rien en dessous. Mais la solution a pris grâce à l’effet « Espresso », le recours massif à Satispay pour les petites transactions. Les confinements ont ralenti le développement de la distribution et de la clientèle, mais les transactions reprennent avec « les beaux jours qui s’installent ». Alberto Dalmasso dit atteindre le millier de transactions par semaine sur le Grand-Duché. « C’est très petit par rapport à ce que nous envisageons, mais nous voyons que cela prend », analyse-t-il. L’Italien est sûr de son mode de déploiement. Il entend le répliquer dans toute l’Europe en veillant toutefois aux spécificités locales. « Nous voulons devenir systémiques sur au moins trois marchés d’ici cinq ans », assure Dalmasso.  
« Êtes-vous le cheval de Troie du groupe chinois Tencent en Europe ? », demandons-nous à l’entrepreneur. « Non. Ils ont à peu près la même participation que Square », autour de 6,5 pour cent, répond Alberto Dalmasso, très satisfait d’aborder le Vieux Continent depuis le Grand-Duché, où il a trouvé refuge suite au Brexit. « C’est un centre financier où l’on est entendu en tant qu’entreprise de la tech’. Le régulateur est très sérieux, te challenge et c’est tant mieux. On ne veut pas évoluer dans un environnement fumeux en lequel les autres régulateurs ne croient pas », explique-t-il. Alberto Dalmasso envisage postuler à d’autres licences, notamment de société d’investissement, afin de faire fructifier l’épargne collectée sur les comptes Satispay. pso

Ancien espion dans l’attente
L’ancien chef des opérations du Srel reconverti dans le renseignement privé, Frank Schneider, en saura plus sur son sort d’ici le 28 juin. À cette date, la justice américaine aura dû communiquer aux autorités françaises une demande d’extradition en bonne et due forme. Frank Schneider dort depuis fin avril au centre pénitencier de Nancy au titre d’une « arrestation provisoire en vue d’extradition ». Le patron de la société Sandstone est cité dans le dossier OneCoin, du nom d’une cryptomonnaie soupçonnée par les autorités américaines d’avoir servi à une vaste arnaque internationale de plus de trois milliards d’euros. Au cours d’une audition à l’automne 2019, le frère de la principale accusée Ruja Ignatova (aujourd’hui disparue) avait raconté que Frank Schneider était impliqué (d’Land, 29.11.2019), que l’ancien numéro deux du Srel avait prévenu l’entrepreneuse bulgare que le FBI était à ses trousses. Au Land, le Luxembourgeois confirmait avoir travaillé pour Ruja Ignatova, « rencontrée à Londres tous les deux-trois mois » entre 2015 et 2017, pour mettre de l’ordre dans sa société. Mais Frank Schneider conteste que OneCoin est une arnaque. 

Contacté par le Land jeudi, l’avocat de Frank Schneider en France, Emmanuel Marsigny (une pointure du barreau de Paris, ancien associé du célèbre pénaliste Olivier Metzner), indique ne pas avoir été informé de l’arrivée d’une demande d’extradition. Sollicité sur le fond de l’affaire, l’avocat parisien ne souhaite pas s’exprimer. Il souligne en revanche que son mandant « n’était pas en fuite et ne se cachait pas » quand il a été arrêté le 29 avril à Joudreville. La police s’est rendue à l’adresse que Frank Schneider avait lui-même communiqué aux autorités américaines, insiste son avocat. « Il a donc été surpris par cette arrestation », explique-t-il encore. Frank Schneider vit entre Dubaï, le Luxembourg et la France. L’on comprend que les deux premiers pays auraient plus difficilement accédé à la demande d’extradition américaine. pso

Bernard Thomas, Pierre Sorlut
© 2021 d’Lëtzebuerger Land