Conséquences indirectes du conflit en Ukraine. Les assurances dédommagent les entreprises au titre des créances irrecouvrables pour cause de guerre, en raison de la défaillance de leurs clients

Les assureurs en deuxième ligne

d'Lëtzebuerger Land du 06.05.2022

Dès le début mars, peu de temps après le début du conflit en Ukraine, Kroll Bond Rating Agency (KBRA) prévenait que la guerre allait avoir des « conséquences négatives importantes » sur les assureurs et les réassureurs du monde entier. Au même moment une autre société américaine, Verisk Analytics, évoquait des pertes supérieures à vingt milliards de dollars pour le secteur, une estimation jugée très modeste aujourd’hui, mais qui faisait déjà de cette guerre le plus gros sinistre de l’histoire de l’assurance. Pour le grand public, ces chiffres traduisent l’ampleur des terribles destructions subies par l’Ukraine, telles qu’elles s’étalent sur nos écrans et dans nos journaux. Mais, en réalité, l’indemnisation des dégâts aux biens n’aura qu’un impact limité sur le secteur de l’assurance. La plupart des pertes attendues auront d’autres origines.

La raison majeure de cette situation est que les contrats d’assurance-dommages souscrits par les particuliers et par les entreprises ne couvrent pas les sinistres liés à des guerres. Ces « exclusions de garanties » sont légales et communes à tous les assureurs, car elles découlent de l’essence même de l’activité d’assurance, fondée sur le principe de la mutualisation des risques : les cotisations payées par les agents économiques présentant statistiquement un risque faible ou nul (les plus nombreux) doivent permettre de couvrir les sommes versées à ceux chez lesquels le risque est survenu. Si à un moment donné l’ensemble des agents est confronté au même risque à un niveau élevé, le principe ne peut plus fonctionner. Les guerres ne sont pas les seules concernées : on l’a vu au coeur de la crise sanitaire en 2020 quand plusieurs assureurs ont utilisé l’argument du « risque généralisé » pour refuser de rembourser les pertes d’exploitation subies par des entreprises de l’hôtellerie et de la restauration.

Pour compenser ces exclusions, il existe des contrats spécifiques couvrant les risques politiques au sens large. Dans le cas de la guerre en Ukraine, il est difficile de savoir combien d’entreprises, locales ou étrangères, en ont souscrits et pour quels montants, d’autant plus que depuis l’invasion de la Crimée en 2014 les assureurs ont été très réticents à en proposer dans cette région du globe. Pour ces raisons il semblerait que l’exposition directe des assureurs et des réassureurs aux pays en guerre soit assez modeste, en montant et en pourcentage de leur activité : moins de deux pour cent des décaissements en assurance-dommages « classique ». En revanche les indemnisations relatives à d’autres risques pourraient se révéler plus importantes, dans le domaine du transport aérien, l’assurance-crédit et les cyberattaques.

Les assureurs vont être mis à contribution pour dédommager les entreprises au titre des créances irrecouvrables pour cause de guerre, en raison de la défaillance de leurs clients. Il faut y ajouter les manques à gagner liés aux arrêts d’exploitation consécutifs à la désorganisation des économies ukrainienne et russe, et dans ce dernier cas à l’application des sanctions. Les défauts de paiement sont potentiellement énormes, mais pour les assureurs l’incidence pourrait être réduite car, si les entreprises qui travaillent avec la Russie ont généralement pris une « assurance-crédit » elles doivent aussi avoir souscrit, pour être remboursées, la garantie risque de guerre. Or seule une minorité l’a fait. Et même pour celles qui sont dûment assurées, l’indemnisation des pertes liées au conflit pourrait n’être que partielle : en effet, sous peine de lourdes amendes, les assureurs ne pourront pas couvrir les impayés sur les transactions visées par des sanctions occidentales.

Le cyber-risque est d’une tout autre ampleur, et sa prise en compte provoque « prudence et nervosité » chez les professionnels. Avant même le conflit, les compagnies d’assurance étaient très frileuses pour couvrir ce risque dont les contours et l’origine sont difficiles à appréhender et qui occasionne des dégâts considérables (interruptions d’activité et fuites de données). De fait la cyber-assurance représente moins de cinq pour cent du GWP (pour Gross written premium, ou primes brutes directes) de la plupart des assureurs et la plus grande partie du risque est cédé à des réassureurs capables de supporter d’importantes pertes.Compte tenu du « savoir-faire » de la Russie dans ce domaine, son implication dans un conflit armé a laissé craindre la multiplication d’attaques contre les entreprises et les administrations étrangères, très largement au-delà du théâtre d’opérations, même si à ce jour les cas rapportés sont peu nombreux.

Mais les choses peuvent changer d’une minute à l’autre, et comme l’origine « guerrière » d’une cyber-attaque est toujours difficile à établir, les assureurs craignent de ne pas pouvoir faire jouer les clauses d’exclusion pour cause de guerre, les obligeant de la sorte à verser des sommes énormes aux entreprises victimes. Certains ont déjà stoppé la souscription d’affaires nouvelles en cyber-risque et sont réticents au renouvellement de contrats existants en particulier pour les secteurs très exposés comme les institutions financières et les télécommunications. Pour ne rien arranger, les sanctions et leurs conséquences auront inévitablement une incidence sur les comptes des assureurs et réassureurs. Quatre compagnies d’assurance russes sont inscrites sur la liste des personnes morales soumises aux sanctions financières des États-Unis ou de l’UE. Quant aux compagnies européennes, un règlement du 25 février leur interdit d’assurer des activités russes dans le secteur du transport, de la finance, de l’énergie, de l’aéronautique et de l’espace.

Plusieurs grands acteurs occidentaux ont annoncé l’arrêt temporaire de leurs activités voire leur retrait. Les réassureurs Swiss Re, Hannover Re et Scor ont stoppé la souscription d’affaires nouvelles et renoncé au renouvellement des contrats existants avec des clients russes et biélorusses. Generali a fermé son bureau de Moscou et mis un terme aux opérations de sa filiale Europ Assistance sur le territoire russe. Au manque à gagner s’ajoute la dépréciation des participations détenues dans des compagnies locales (Ingosstrakh pour Generali, Reso-Garantia pour Axa). Selon une étude publiée en Allemagne, Allianz serait la compagnie la plus touchée mais elle n’a pas communiqué précisément son exposition, ni statué sur l’avenir de ses filiales.

Selon un document publié le 17 mars par l’agence de notation Fitch Ratings, la volatilité des marchés financiers impacterait davantage les assureurs et réassureurs européens que les sinistres touchant les biens et les activités en Russie et en Ukraine. Elle pourrait affecter leurs ratios de capital et leurs notations en cas de baisse trop marquée des cours, bien que la plupart d’entre eux disposent de fonds propres solides. De plus, le conflit se traduit par une forte augmentation du taux d’inflation, exerçant des pressions sur la rentabilité, en raison de la hausse des coûts d’indemnisation des sinistres d’assurance-dommages (réparations des biens et des véhicules). Quant à la hausse des taux d’intérêt, déjà bien entamée, elle affectera forcément l’activité-vie, alors que cette branche de l’assurance n’a pas de rapport direct avec le conflit en cours.

Risques politiques

Selon l’assureur américain Marsh & McLennan, une police d’assurance risques politiques (PRI) sert à indemniser les investisseurs institutionnels, les entreprises ou les institutions financières contre les actions gouvernementales qui leur portent préjudice. Elle permet de sécuriser le financement d’investissements (notamment le pétrole, le gaz, l’industrie minière et les infrastructures), les opérations commerciales et les transactions financières.

Elle peut notamment couvrir des risques tels que :

– la violence politique : conflits armés, guerres civiles, coups d’État, insurrections, révolutions, sabotage, grèves, émeutes, terrorisme qui causent des dommages matériels, l’abandon d’actifs ou d’opérations et la perte de revenus.

– l’expropriation d’actifs par le gouvernement et les obstacles visant à empêcher la reprise de possession d’actifs par un créancier.

– les restrictions à la conversion de fonds locaux en devises fortes, ou le transfert de fonds à l’étranger, dans le cadre du paiement de dividendes, d’intérêts ou d’autres flux de trésorerie.

Avions immobilisés

Selon Fitch Ratings, les assureurs et réassureurs s’attendent à de fortes demandes d’indemnisation au titre des quelque 500 avions immobilisés en Russie comme représailles aux sanctions. En général les propriétaires disposent d’assurances couvrant les risques de guerre aérienne, de blocage ou d’expropriation, un grand nombre étant souscrites auprès de Lloyd’s à Londres. Trente à quarante pour cent des contrats sont réassurés. Fitch considère que le demandes se situeront entre cinq et siw milliards de dollars, soit quarante à cinquante pour cent de la valeur résiduelle des avions, dans un scénario réaliste. Toutefois, l’agence pense que le montant total pourrait atteindre dix milliards, en raison des litiges juridiques sur la couverture qui s’appliquera (le sort final des aéronefs étant encore indéterminé). Il s’agirait alors du plus gros sinistre annuel de l’histoire de l’assurance-aviation. À noter que dans le secteur maritime, PCS-Verisk retenait en mars une hypothèse de travail de cinq milliards de pertes à indemniser, en raison de la variété des sinistres potentiels, allant des naufrages aux destructions des ports en passant par la détérioration des cargaisons.

Georges Canto
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