Enfant de parents blancs ayant grandi dans une Afrique du Sud touchée par l’apartheid, William Kentridge dénonce le racisme dans ses œuvres qui connaissent actuellement un grand succès au Grand-Duché. Interview

Un artiste coloré en noir et blanc

d'Lëtzebuerger Land vom 25.06.2021

BTS : Votre exposition More Sweetly Play The Dance n’est qu’une partie du Red bridge project qui réunit le Mudam à la Philharmonie et au Grand Théâtre et met plusieurs types d’arts en œuvre, un élément crucial pour votre travail. La collaboration entre ces trois institutions a-t-elle été la clé dans votre décision d’accepter l’invitation à exposer au Luxembourg ?

William Kentridge : J’ai participé à de nombreuses expositions au fil des années ; des représentations théâtrales, des projections de films, des collaborations avec des musiciens et des opéras… mais je n’avais encore jamais eu l’occasion d’exposer tout l’éventail de ces différentes activités dans un seul espace (la ville de Luxembourg) simultanément. L’invitation du Red bridge project était donc très excitante, car elle permettait d’avoir un opéra à côté d’une exposition, un concert à côté d’une représentation théâtrale. Malheureusement, le Covid-19 a forcé ce regroupement d’événements qui devaient avoir lieu sur une période de six mois à se disperser sur un an et demi. Il sera difficile pour quiconque d’avoir le sentiment d’un travail différent, mais ça n’empêche pas le projet d’être tout simplement merveilleux. En plus de cela, j’avais déjà fait des spectacles de musique au Luxembourg par le passé, je ne sautais donc pas dans l’inconnu… Mais la combinaison des possibilités qu’offre le Red bridge project a certainement joué un rôle très important, tout comme le plaisir de travailler avec des commissaires, des conservateurs et des directeurs de différentes institutions.

Le Covid-19 a perturbé beaucoup de domaines dont celui de l’art. Après presque quatre mois d’exposition, vous venez seulement d’arriver au Luxembourg et le montage s’est fait à distance. L’organisation s’est-elle bien passée malgré ces complications ? Quelles en ont été les bonnes et mauvaises surprises ?

L’organisation de l’exposition a été parfaite. C’est vrai que je n’ai pas eu l’occasion de participer au montage, mais Sabine Theunissen (scénographe de l’artiste), avec qui je travaille depuis de nombreuses années sur de multiples projets, aussi bien théâtraux que d’expositions, a été mes yeux durant ce processus. J’ai une confiance totale en elle comme en la capacité de Suzanne Cotter (directrice du Mudam et curatrice de l’exposition, ndlr) à mener à bien un tel projet. En ce qui concerne les bonnes et les mauvaises nouvelles, j’ai bien peur de ne pas pouvoir répondre à cette question pour l’instant. L’aspect du Grand Hall, avec le papier kraft collé au mur (l’œuvre Shadow) et les mégaphones, était déjà très beau d’après les photos. Je viens seulement d’arriver et j’ai hâte de pouvoir le contempler.

Vos œuvres exposées au Mudam ont toutes un point commun : les dessins et tout ce qui est visuel contiennent très peu de couleurs, les vidéos et tout ce qui est audio contiennent peu de dialogues. Le but est-il de donner une atmosphère sombre ?

Certains artistes pensent en couleur ; ils commencent avec les couleurs et ce sont elles qui les aident à développer leur pensée. Alors que d’autres commencent par un champ de jaune et développent à partir de là, moi, je commence par une ligne, et c’est seulement plus tard qu’une couleur peut venir s’ajouter. C’est une manière de penser, une réflexion propre à chacun. Personnellement, si je fais de la peinture, je vais perpétuellement me demander si ce que je fais est beau, si les couleurs sont les bonnes ; c’est ce qu’il y a de pire pour un artiste. L’image sera ce qu’elle est à la fin. Ce qu’il faut, c’est y ajouter une énergie différente qui va chercher plus loin que la simple question de « est-ce que c’est beau ? »

De toutes vos œuvres exposées au Mudam, laquelle est votre favorite ?

Je ne peux pas répondre à cela. C’est comme demander à un parent quel est son enfant préféré. Même s’il y en a un, si vous y répondez, vous aurez le prix de l’enfer à payer.

L’apartheid, votre principale inspiration, a été abolie en 1991. Selon vous, comment le racisme a-t-il évolué depuis ? Est-il toujours aussi présent qu’il y a 30 ans ?

En Afrique du Sud, le racisme est malheureusement toujours très présent. D’une part, la vie de nombreuses personnes s’est complètement transformée en bien au cours des trente dernières années, depuis l’abolition de l’apartheid. D’autre part, leur vie ne s’est pas améliorée au niveau des promesses, et de nombreux rêves ont été brisés. Mais, même aux États-Unis, où 150 ans se sont écoulés depuis la fin de l’esclavage, des chrétiens pure souche adeptes du sectarisme sont toujours au centre de la politique et de la vie de tous les jours. Il serait donc très optimiste, et peut-être même naïf, de penser que ces questions auraient pu disparaître en trente ans en Afrique du Sud. Il existe néanmoins de nombreuses manières différentes d’y faire face et plusieurs ont été testées en Afrique du Sud, certaines couronnées de succès. Cependant, il reste encore beaucoup de lacunes importantes et douloureuses à combler et de préjudices à réparer ; il s’agit donc d’un travail sur plusieurs générations plutôt que d’un simple changement de loi.

Pensez-vous que votre travail a joué un rôle dans la lutte contre le racisme ?

Il serait prétentieux de penser qu’il est possible de jouer un grand rôle dans la lutte contre le racisme à travers l’art. Cela faisait partie d’une lutte plus large, mais particulière. Pour moi, l’art est la façon dont nous nous construisons. Vous pensez à vous-mêmes et à la façon dont une partie de vous a été façonnée par un livre particulier que vous avez lu ou par un certain film que vous avez vu à un moment spécifique de votre vie. Un livre ou un film qui soudain a fait tilt dans votre esprit. « Comment cette personne peut-elle en savoir autant sur qui je suis ? » Il s’agit donc de consolider la reconnaissance de soi, de créer de l’art pour soi-même, plutôt que d’espérer travailler de manière directe à la transformation du monde.

Quels sont vos projets pour le futur ? Y a-t-il des pays dans lesquels vous n’avez jamais eu la chance d’exposer votre travail et où vous rêvez de pouvoir le faire ?

Le monde est vaste et inexploré, je suis sûr qu’il y a des pays dont je ne connais même pas l’existence, mais j’aimerais exposer davantage en Inde et en Chine, même si j’y ai déjà exposé par le passé. Il existe de grandes parties de l’Asie du sud-est où je ne suis encore jamais allé, où je n’ai encore jamais montré mon travail. Des parties de l’Amérique latine que j’aimerais visiter. Je m’intéresse toujours à la réaction que suscite mon travail dans différents pays, à la manière dont les gens sympathisent avec mes œuvres et à leur façon de les relier à leurs propres expériences individuelles, sociales comme politiques. Ainsi, même si une pièce vise très spécifiquement l’Afrique du Sud, elle touchera de nombreuses personnes et parlera aussi aux expériences politiques qu’elles ont pu vivre dans leur propre pays. Au fil du temps, j’ai acquis une certaine confiance en la capacité des gens à comprendre des contextes qui ne sont pas les leurs et à lire ces œuvres comme si elles étaient adaptées à leur contexte à eux. Je suis donc très intéressé par l’impureté d’une mauvaise traduction et par un malentendu productif.

Cette interview a été réalisée dans le cadre de la collaboration du Lëtzebuerger Land avec le projet Mudam Student Reporter autour de l’exposition More Sweetly Play The Dance (jusqu’au 30 août au Mudam) impliquant la classe 1TPTI du BTS Media Writing du Lycée Classique de Diekirch (Lara Bandadas, Lisa Courte, Jorge Fernandes Tavares, Carlos Entringer, Pit Haagen, Lisa Lahos, Sam Rickal, Maxime Toussaint. ) et la Section Image du Lycée des Arts et Métiers (Jim Da Rocha, Danielle Ferreira Da Silva, Morgane Guillaud, Maud Moulin, David Steichen).

Mudam Student Reporter
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