Patrimoine industriel

Haut-fourneau: entrée 6 €

d'Lëtzebuerger Land vom 15.08.2002

Trente ans après la fin de la place financière gardera-t-on les bâtiments de la Kredietbank, de la Banque générale ou de Dexia-Bil, Boulevard royal, jugés aujourd'hui comme étant plutôt moches et lourds comme des vestiges d'un passé glorieux ? Un peu comme on met actuellement, à quelques centaines de mètres de là, dans la vieille ville, tout un quartier dans le formol, essayant de le restituer comme il n'a jamais été, tellement bien restauré, avec autant d'amour pour le détail que plus aucun smicard ne pourra jamais se payer d'y habiter ? Et alors que, à un kilomètre de là, au Limpertsberg, tout un bloc de maisons d'habitations fut démoli entre l'allée Scheffer et l'avenue de la Faïencerie pour être remplacé par un gigantesque immeuble de bureaux en verre et béton et qui coupera un quartier jadis vivant du reste de la capitale. Autrement dit: que faut-il garder d'une ville ? 

«Notre mission, voyez-vous, est souvent celle d'un pompier: on nous appelle quand il y a déjà le feu,» explique Georges Calteux, directeur du Service des sites et monuments nationaux (SSMN). Et le dynamitage des trois tours réfrigérantes du crassier Terres-Rouges à Esch par leur propriétaire, Arbed/Arcelor, mercredi dernier 7 août, lui et ses services l'ont appris par les médias, lorsqu'il était déjà trop tard. La Commission des sites et monuments nationaux avait bien été saisie par la commune d'Esch-sur-Alzette, demandant l'inscription des tours sur l'inventaire des monuments nationaux et ce point figurait bien sur l'ordre du jour de sa prochaine réunion, mais celle-là n'a lieu qu'en automne. 

De toute façon, Arcelor agissait la conscience tranquille car détenant une autorisation pour la destruction des tours émise la veille par le ministère de l'Environnement. La société voulait surtout se débarrasser rapidement de ces bâtisses qu'elle jugeait obsolètes durant le congé collectif de l'usine de Schifflange, alimentée par de l'oxygène acheminé à travers les gros tuyaux qui passent entre autres sur le crassier Terres-Rouges. Le danger d'une explosion de cet oxygène par des débris lors de l'explosion des tours ne pouvait être limité que durant la coupure de cette alimentation en période de congé, donc avant vendredi dernier. 

La commune d'Esch toutefois ne voit pas la question du même oeil, estimant qu'Arcelor a tout simplement ignoré les règles du jeu en ne respectant pas les quarante jours d'affichage public de la décision commodo/incommodo et surtout n'ayant pas informé la commune, qui a classé le site «zone à étude», ce qui implique qu'elle y a un droit de regard. Vendredi dernier, le conseil communal réuni en séance extraordinaire a décidé avec huit voix pour, six voix contre et une abstention de porter plainte contre le sidérurgiste, nouveau chapitre dans la longue histoire d'amour-haine qui unit la commune au sidérurgiste.

Or, deux mois et demi plus tôt, lors du festival de rock Steelworx organisé le 23 juin par le ministère des Affaires étrangères sur la friche industrielle de Belval-Ouest pour célébrer les cinquante ans du traité Ceca, les relations entre la Ville d'Esch et Arcelor étaient encore tout sucre, tout miel. Tout comme depuis les débuts des réflexions sur la reconversion de cette friche, classée «priorité des priorités» par le gouvernement, Arcelor se montre conciliante, organise des visites guidées, participe à parts égales avec l'État à la société de reconversion Agora. 

Depuis le classement des deux hauts-fourneaux A et B - le dernier s'étant définitivement éteint en été 1997 - et de leur installations adjacentes en tant que monuments nationaux, la sauvegarde de ces «cathédrales du travail» est acquise, tout comme l'est celle des deux cheminées un peu plus loin et de la salle des soufflantes.

Le projet de loi portant création d'un «Fonds Belval» (dont la mission est la réalisation des équipements de l'État sur le site de Belval-Ouest, à l'image de celui du Kirchberg ou de la Vieille Ville), qui fut adopté par la Chambre des députés avant l'été, prévoit un budget de 10 millions d'euros pour la stabilisation - urgente, car à l'arrêt, les colosses sont mangés par la rouille - et de 17,5 millions d'euros pour la restauration des hauts-fourneaux. En plus, 12,5 millions d'euros y sont inscrits pour la restauration de la salle des soufflantes et un budget de quelque 10,5 millions d'euros y est alloué à la création d'un Centre d'animation et de culture industrielle, idée défendue entre autres par des gens comme Guy Linster (présidant un groupe de réflexion sur ce sujet à la fin des années 1990), ou, plus récemment, par l'historien Denis Scuto.

Au plus tard depuis que, en 1994, l'Unesco a classé tout le site de la Völklinger Hütte dans la Sarre «patrimoine mondial», il y eut une prise de conscience publique sur la valeur du patrimoine industriel, valeur qui n'est pas uniquement architecturale mais aussi et surtout sociale. En effet, ces bâtiments reflètent non seulement l'évolution de la technologie ou de l'ingénierie à une certaine époque, mais surtout l'histoire de toute une région et de ses habitants. Or, «il est toujours plus facile de faire avaliser la protection d'un manoir, d'une église ou d'un château que celle d'une usine ou d'un logement. Le patrimoine industriel cumule les handicaps puisqu'il occupe de larges espaces convoités, au centre des villes, et qu'il ne possède pas, ou pas encore, le caractère 'pittoresque' ni celui de l'esthétique en vogue,» note Emmanuel de Roux, journaliste spécialisé au Monde, dans son livre Patrimoine industriel1. 

«Au Luxembourg, nous avons expressément ajouté, en 1983 sous Robert Krieps, le terme 'patrimoine industriel' à la loi,» explique Georges Calteux. Au Service des sites et monuments nationaux, on relève les bâtiments industriels ayant plus de 80 ans au même titre que les bâtiments privés ou publics. Pour chaque maison, chaque ferme et chaque usine, le SSMN fait une fiche avec ses caractéristiques et une évaluation de son état et de sa valeur. Ce relevé un peu fastidieux est achevé à 90 pour cent. «Le département du patrimoine industriel dispose chaque année du même budget que nos autres départements,» continue le directeur. Cette année, ce budget se situe aux alentours de deux millions d'euros. 

Le premier site industriel à être classé patrimoine national et à être entièrement restauré comme musée grandeur nature fut le Parc industriel et ferroviaire du Fond-de-Gras dans la vallée de la Chiers, du côté de Lasauvage, comprenant des installations ferroviaires (le célèbre Train 1900), minières et industrielles (laminoir, ancienne centrale électrique de Paul Wurth, café des mineurs et d'anciennes habitations ouvrières). «Le Fond-de-Gras est une des principales attractions de la route du patrimoine industriel SaarLorLux, avec le Carreau de mines à Petite-Rosselle en Lorraine et la Völklinger Hütte,» raconte Jean-Claude Schumacher, responsable du patrimoine industriel au SSMN. Il classe ce patrimoine en trois grands domaines: l'exploitation des minières, la transformation par l'industrie lourde comme les aciéries et le transport. Aujourd'hui, le SSMN commence à s'intéresser de plus près au patrimoine mobile, comme les trains, dont il veut garder un exemplaire par modèle.

Et qui dit trains pense Rotondes. Là aussi, le SSMN est intervenu en dernière minute, lorsque les deux ateliers des CFL jouxtant la gare centrale furent menacés de démolition pour la construction de la voie rapide Rocade de Bonnevoie: les deux bâtiments sont aujourd'hui classés monuments nationaux, bien que les CFL continuent à en utiliser une pour la réparation de ses bus. La deuxième - dans laquelle on a par exemple pu assister cette saison à la représentation de Dans la solitude des champs de coton de Bernard Marie Koltès par le Théâtre national du Luxembourg - est en voie de restauration: double toiture, remplacement des vitres et des pierres en mauvais état; ces travaux devraient être achevés en 2004. 

Le bureau d'architectes A.D.K. (Dumont et Kaisin de Capellen) a élaboré, pour le compte des SSMN, des plans pour leur restauration, prévoyant toutes les installations comme l'accueil, les sanitaires ou les vestiaires dans un tract commun à l'esprit industriel, qui relierait les deux rotondes et permettrait d'en garder toute l'envergure originale à l'intérieur. Toutefois, la seule chose qui manque encore, c'est un contenu: après plusieurs débats publics et un concours d'idées - qui allaient de l'observatoire des étoiles au marché couvert -, l'asbl Les Rotondes est autant dans l'expectative que le SSMN, le gouvernement se gardant la prérogative d'une décision.

«Notre souci majeur est toujours de trouver une nouvelle affectation pour ces bâtiments industriels, raconte Georges Calteux, et je peux vous dire que ce n'est pas toujours facile....» Une certitude pourtant: «surtout plus de musées, il y en a vraiment assez!» «La conservation n'est pas un but en soi, estime aussi Emmanuel de Roux. Après avoir protégé, il faut ensuite présenter. (...) Il se posera toujours la question de l'usage. Celui de la nouvelle destination à donner aux sites industriels désaffectés qu'il n'est pas question de muséifier systématiquement.» À Luxembourg, une telle «muséification» a été entreprise dans certains bâtiments industriels de taille moyenne, comme les anciennes draperies à Esch-sur-Sûre, dans le cadre du Naturpark Uewersauer. Un musée grandeur nature est prévu pour les ardoisières de Haut-Martelange - qui toutefois sont en train de tomber en ruines, l'État étant encore en train de négocier le rachat du site avec la commune.

La meilleure solution restant sans aucun doute une nouvelle destination, que ce «monument» serve à quelque chose. Comme l'ancien abattoir de la route de Luxembourg à Esch-sur-Alzette, probablement l'exemple le plus réussi, devenu la Kulturfabrik, ou l'industrie textile Schlaïfmillen à Luxembourg abritant aujourd'hui des ateliers d'artistes. Puis il y a les centres culturels locaux comme à Steinfort (Al Schmelz, ancien atelier métallurgique), Tétange (Schungfabrik, ancienne fabrique de chaussure) ou Vianden (ancienne fabrique de cuir). Et les usages privés: à Luxembourg-Grund, des appartements furent installées dans l'ancienne ganterie, tout comme dans la laiterie désaffectée Cellula à Bettembourg. À Wasserbillig, la fabrique de carrelages Cerabati par contre fut complètement démolie après sa fermeture dans les années 1980 pour y construire un nouveau lotissement.

Certaines friches de l'Arbed, jouxtant souvent des lieux de production ou des bureaux encore en fonction, ont trouvé une deuxième vie avec le cinéma, que ce soit à Dudelange (Classic Films), à Dommeldange (Carousel Pictures) ou l'impressionnante coulisse de Venise érigée sur la lentille Terres-Rouges par Delux Productions. À Dudelange encore, l'État et la commune vont construire ensemble un nouveau bâtiment pour le Centre national de l'audiovisuel et le centre culturel local sur une friche de l'Arbed. Il existe même des plans non encore officiels pour installer la collection photographique The Bitter Years d'Edward Steichen dans le château d'eau sur le même terrain. 

Et si la commune d'Esch voulait sauvegarder la morphologie du crassier Terres-Rouges, c'est aussi parce qu'elle a, elle, des projets pour y installer une Cité de la culture et de la jeunesse dans la centrale thermique désaffectée, juste à côté de feu les tours réfrigérantes pour un coût global de quelque 25 millions d'euros, qu'elle aimerait se faire cofinancer à moitié par l'État. Dans la dernière session du conseil de gouvernement avant l'été, les ministres n'ont toutefois pas trouvé d'accord sur ce point, le projet semble donc doublement compromis. 

Il n'en reste pas moins que les discussions sur la valeur ou non de ces trois tours ont au moins le mérite de contribuer à une prise de conscience publique sur le patrimoine industriel. Valorisation à laquelle les architectes contribuent symboliquement, en attribuant par exemple le Prix de l'architecture 2001 à des bâtiments industriels, comme la Centrale de cogénération de Paul Bretz au Kirchberg. 

Reste à savoir comment les ouvriers de l'Arbed, en préretraite ou en retraite, voient la question, ce qu'ils ressentent devant un spectacle «son et lumière» frôlant le kitsch comme celui de Hans-Peter Kuhn à Völklingen ou lors de Steelworx à Belval. Et ce qu'ils diraient si, vingt ans après avoir tant travaillé et sué près des hauts-fourneaux, on leur demandait six euros pour visiter un monument, ensemble avec les cols blancs proches de la pâmoison devant «l'impressionnante coulisse», alors que jadis, ces derniers n'avaient que mépris ou au moins dédain pour les ouvriers. 

 

1 Emmanuel de Roux et Georges Fessy: Patrimoine industriel; éditions Scala et éditions du Patrimoine, 2000; 270 pages, 42,55 euros; ISBN: 2-86656-244-5

 

 

 

 

josée hansen
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