Outrage et provocations – « l’affaire Mischel » prouve que les tactiques de communication de l’ADR restent inchangées. Mais qui parle de ses électeurs ?

Labourer les vingt pour cent

« Le nouvel ADR
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 20.12.2019

Prémédité Sylvie Mischel est toujours tirée à quatre épingles : cheveux impeccablement coiffés, chemises repassées, vêtements assortis et rouge à lèvres très voyant. Conseillère de direction au service affaires européennes et internes à la Banque centrale du Luxembourg, elle est soumise à un code de déontologie rigoureux qui impose des normes morales « de non-discrimination, d’intégrité, d’indépendance et de secret professionnel, dont le strict respect incombe à tous ses destinataires ». Fille d’un mécanicien, ayant grimpé l’échelle sociale grâce à l’éducation, elle aime se montrer proche des gens – en préparant une tarte à la rhubarbe dans un spot électoral pour les européennes au printemps dernier par exemple. Elle a un site web à son nom et un profil Facebook qu’elle actualise très régulièrement, avec de nombreux selfies privés ou pris lors de ses activités de militante politique. Sylvie Mischel sait ce qu’elle fait dans la représentation de soi et de ses idées ; elle n’agit pas sur un coup de tête.

On peut donc estimer que son post Facebook du 7 décembre, qui se voulait satirique (supprimé depuis), « Der LSAP hiert éischt Walplakat fir 2023 », moquant la culture de l’accueil de migrants du ministre Jean Asselborn et s’offusquant que le gouvernement « Gambia » pratiquerait une politique d’aide préférentielle aux migrants et délaisserait ceux qui sont dans le besoin au Luxembourg, n’était pas un coup du hasard. « C’est une pratique récurrente des partis populistes que d’attirer l’attention publique avec une provocation quand on ne parle plus assez d’eux », constate le bloggeur Maxime Weber, qui observe et commente la scène d’extrême-droite luxembourgeoise depuis huit ou neuf ans maintenant. « Cet outrage ciblé est une tactique. Ces partis profitent énormément du trouble que causent leurs provocations ». Ce sont les mêmes pratiques que celles du Rassemblement national en France, de l’AfD en Allemagne, de Boris Johnson en Angleterre, de Donald Trump aux États-Unis ou de Matteo Salvini en Italie.

On peut donc considérer que Sylvie Mischel s’est sacrifiée pour le parti. Car une semaine après son commentaire, elle est dans une situation désastreuse : elle a dû démissionner de ses mandats de présidente de la section femmes et de vice-présidente du parti, son patron l’a citée pour avoir enfreint son devoir de réserve (elle a supprimé son profil Linkedin depuis) – mais tout le monde reparle de l’ADR. L’indignation fut énorme, RTL.lu a collecté des centaines de commentaires sous ses différents papiers sur l’affaire, et même l’hebdomadaire d’extrême-droite français Valeurs actuelles titrait, le 12 décembre, sur son site : « Luxembourg : une responsable politique forcée à démissionner après avoir critiqué l’accueil des migrants ». « La critique d’une politique migratoire constitue-t-elle du racisme ? » demande le journal. En deux semaines, Sylvie Mischel est passée d’inconnue – elle s’est classée dernière sur la liste de l’ADR aux européennes – à passionaria de la liberté d’expression. « On ne peut plus rien dire dans ce pays », est une des rengaines qu’on retrouve parmi les stratégies de communication des partis populistes.

Ballon d’essai « Il y a des déclarations qui sont des tests pour un certain électorat, pour voir comment les électeurs réagissent », constate aussi le politologue Philippe Poirrier, qui dirige la Chaire de recherche en études parlementaires de l’Université du Luxembourg (qui présentera fin janvier son grand rapport sur les élections législatives de 2018). Il a pu observer, en plusieurs années de recherches sur le sujet, qu’il y a une base de vingt à 22 pour cent du corps électoral sensible à un populisme de droite – pas encore vraiment d’extrême-droite –, qui, peu à peu, s’établit aussi dans la fonction publique. Une base électorale que vient désormais aussi labourer le Parti Pirate tendance Marc Goergen et Daniel Frères. « Les deux sont en concurrence de l’alternance critique, pour récupérer l’électorat orphelin du CSV », estime Poirier, qui voit venir des « déclarations fortes » des deux côtés.

Pour comprendre le nouveau conservatisme, qui se joue actuellement beaucoup plus sur le terrain du frein à la croissance que sur celui de l’immigration, « il faut enlever les lunettes des structures partisanes et regarder les valeurs ». Sur ce terrain, le politologue situe aussi les conservateurs écologistes. Cet électorat se retrouvait aussi bien dans la lutte contre le spectre d’un « État à 700 000 habitants », érigé au début du siècle par Jean-Claude Juncker (CSV), qu’auprès des militants contre la Nord-strooss ou, actuellement, face à la crise du logement et à la croissance économique et démographique.

De Gast C’est sur ce terrain que la bête de politique qu’est Gast Gibéryen, qui siège au Parlement depuis trente ans, depuis la création du parti sous le nom initial « Aktiounskomitee 5/6-Pensioun fir jiddfereen », sait se positionner. Avec un flair politique exceptionnel, l’homme fort de l’ADR, qui a compté plus de 18 000 voix à lui seul lors des dernières législatives, sent les thèmes qui polarisent et vont attirer l’attention des électeurs potentiels : après la grande réforme des retraites dans la fonction publique (une des grandes luttes de l’ADR) et son pic de popularité en 1999, avec sept sièges et 11,3 pour cent des suffrages, Gibéryen fut de ceux qui ont réformé le parti, renommé en ADR et élargi sa palette thématique. Il a vu tomber son compagnon de route Robert Mehlen, qui n’a plus été réélu en 2009, et a vu partir Jacques-Yves Henckes, Koeppe Jhemp, Aly Jaerling ou Jean Colombera... Il a recruté l’avocat d’affaires Roy Reding ou l’ancien ambassadeur et président de Hodilux (association des hommes du Luxembourg), l’utraconservateur Fernand Kartheiser (qui est, accessoirement, l’actuel partenaire de Sylvie Mischel). Après le succès de la page Facebook Nee2015 de Fred Keup et Tom Weidig, devenu depuis l’initiative Wee2050, l’ADR les a incorporés avec leurs sympathisants en proposant à ses hérauts de se porter candidats sur les listes du parti (Keup remplacera Gibéryen sur les bancs de la Chambre des députés lorsque celui-ci prendra sa retraite annoncée, il a désormais 69 ans). Il a fait de même avec ceux qui sont attachés à la défense de la langue luxembourgeoise et avaient soutenu la pétition de Lucien Welter en 2016 (Welter a fait un très mauvais score aux élections).

« Comme toujours au Luxembourg, le positionnement du parti dépend surtout de celui qui parle », explique Philippe Poirier. La sensibilité politique ADR n’a plus que quatre députés (8,28 pour cent des voix en 2018, qui furent à 75 pour cent des suffrages de liste), et son spectre idéologique va de la défense de la souveraineté nationale chère à un Fernand Kartheiser aux soucis des petites gens d’un syndicaliste comme Jeff Engelen (NGL), élu au Nord. Avec une certaine dose de Realpolitik : le « groupe technique » formé avec les Pirates pour avoir droit aux aides financières pour structurer son administration, vient d’être dissous d’un commun accord. L’augmentation des dotations financières publiques qui vient d’être décidée au Parlement couvrira ces frais.

Dans le dernier sondage Politmonitor Sonndesfro réalisé par TNS pour le compte du Luxemburger Wort et de RTL et publié le 9 décembre, l’ADR gagnerait considérablement en popularité par rapport aux élections d’octobre 2018 : plus 1,8 pour cent (exactement la même proportion que perd le LSAP) à plus de dix pour cent d’adhésion et une augmentation de deux sièges, à six. Une des possibles explications serait le succès d’une vidéo devenue virale (150 000 vues sur Facebook), avec un résumé d’un discours parlementaire du talentueux orateur Gast Gibéryen sur comment « le gouvernement nuit aux petites gens et aux classes moyennes ». Il y fustige la crise du logement et la croissance économique qui fait que « même deux universitaires ont du mal à pouvoir se payer une maison au Luxembourg ».

Adorno « On ne devrait pas sous-estimer ces mouvements en raison de leur bas niveau intellectuel et de leur absence de théorie. Je crois qu’on ferait preuve d’une absence totale de vision politique en laissant ces éléments nous faire croire qu’ils sont condamnés à l’échec. L’élément caractéristique de ces mouvements, c’est plutôt une extraordinaire perfection des moyens – et, en premier lieu, des moyens de propagande au sens le plus large –, combinée à l’aveuglement, mieux, à l’abstrusité des fins que l’on poursuit ainsi. » La citation est de Theodor W. Adorno, issue d’une conférence sur le nouvel extrémisme de droite, qu’il a tenue en 1967 devant le Verband Sozialistischer Studenten Österreichs et qui vient d’être republiée chez Suhrkamp1. Le psychogramme que le philosophe politique y dresse aussi bien des mouvements d’extrême-droite que de leur électorat est poignant d’actualité : le spectre du chômage face à « l’automatisation » (aujourd’hui : numérisation), la peur de la paupérisation face à la concentration du capital, la crainte de la perte d’identité dans un grand bloc international (aujourd’hui : l’Europe). « Les partisans du fascisme ancien et nouveau sont aujourd’hui répartis de manière transversale dans toute la population », affirme Adorno. Qui se désole que la seule réponse officielle à cette menace est une « consolation bourgeoise d’ordre quiétiste » – Xavier Bettel n’appelle-t-il pas passionnément au calme ? (« Ich wünsche mir Ruhe », Land du 29.11).

1Theodor W. Adorno : Le nouvel extrémisme de droite ; traduction française parue aux éditions Climats en octobre 2019.

josée hansen
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