Chroniques de l’urgence

La bataille de l’attribution

d'Lëtzebuerger Land vom 02.07.2021

Cette décennie sera celle de tous les records météorologiques, s’accordent à dire les scientifiques qui étudient le climat terrestre. Les phénomènes extrêmes sont appelés à se multiplier et à devenir, a minima, un lancinant bruit de fond des flux informationnels, mais plus vraisemblablement la matière régulière des gros titres. Déluges, sécheresses, vents violents et leurs corollaires comme inondations, glissements de terrains ou essaims de sauterelles, font et referont la une. Pourtant, ces nouvelles sont la plupart du temps présentées comme autant d’événements isolés, inattendus et exceptionnels peut-être, mais relevant implicitement des « forces de la nature » réputées incontrôlables.

Il peut sembler fastidieux et contre-productif aux journalistes d’évoquer systématiquement la cause ultime de ces événements extrêmes, à savoir le changement climatique causé par les émissions d’origine humaine de gaz à effet de serre. C’est le fameux enjeu de l’attribution, qui se conjugue sur les plans scientifique et médiatique.

Les climatologues sont nombreux désormais à avoir reconnu le besoin de mettre rapidement à disposition de l’opinion publique des éléments clairs et fiables sur le lien, lorsqu’il peut être établi, entre les différentes catastrophes qui s’abattent sur nous et le réchauffement. Quelque 160 d’entre eux se sont regroupés au sein du Climate Science Rapid Response Team (climaterapidresponse.org), qui met en rapport des scientifiques spécialisés avec des journalistes qui souhaitent obtenir dans le feu de l’action un avis d’expert. Quatre « matchmakers » de ce réseau, eux-mêmes climatologues, interviennent « immédiatement » pour mettre en relation les médias avec leurs collègues disposant de « l’expertise la plus appropriée ». Une autre association, l’American Society for the Advancement of Science (AAAS), a elle aussi mis en place un dispositif (sciline.org) permettant de répondre rapidement aux sollicitations des journalistes sur les questions d’attribution.

Ce dispositif est relayé, côté réseaux sociaux, par la plateforme EndClimateSilence.org, animée par l’activiste Genevieve Gunther, qui s’efforce d’intervenir chaque fois que des médias choisissent de ne pas mentionner l’origine climatique des désastres dont ils rendent compte.

Sur son site, Gunther mentionne l’exemple très parlant des feux de forêts qui ont dévasté de vastes pans des États australiens Nouvelles-Galles du Sud et Victoria en décembre 2019. Ceux-ci ont causé la mort d’au moins 33 personnes, dont quatre pompiers, et ont détruit plus de 110 000 kilomètres carrés de cambrousses, forêts et parcs, avec la disparition estimée d’un milliard d’animaux.

Or, sur 95 reportages télévisés consacrés aux États-Unis à cette catastrophe majeure, deux seulement ont mentionné leur cause. En Europe, la performance des médias n’est guère meilleure. En d’autres termes, la majorité des véhicules d’information occultent jour après jour les conséquences très réelles de notre insistance à continuer de brûler des combustibles fossiles. Il peut sembler répétitif de mentionner, à chaque fois, l’enchaînement des causes qui débouchent sur ces cataclysmes. En réalité, ce « silence climatique », comme l’appelle Gunther, relève purement et simplement du déni.

Jean Lasar
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