L’histoire industrielle présente des enjeux spécifiques en terme de muséographie.
À l’occasion des Luxembourg Museum Days, le musée de l’Ardoise de Haut-Martelange passe à la vitesse supérieure

Un musée, mais vivant

d'Lëtzebuerger Land du 13.05.2022

Avant le fer Après de longues années où il passait après le patrimoine religieux et civil, le patrimoine industriel connaît aujourd’hui un regain d’intérêt qui se manifeste par exemple par l’activation de plusieurs sites, comme le FerroForum Schifflange au début du mois ou le VeWa (Vestiaires & Wagonnage) à Dudelange ce week-end. L’attachement de la ministre de la Culture, Sam Tanson (Déi Gréng) à ce qu’elle décrit comme « notre héritage culturel que nous devons entretenir et animer afin de rendre l’histoire palpable et de la transmettre d’une façon immédiate et vivante », n’y est pas pour rien. Le travail d’associations et de bénévoles est aussi considérable pour la sauvegarde et la valorisation de lieux, d’objets, d’archives et de savoir-faire. Parmi celles-ci, la discrète asbl Les Amis de l’Ardoise (Frënn vun de Lee) n’a pas démérité au long de ses trente années d’existence. Car, si dans les esprits luxembourgeois, industrie rime avec sidérurgie, on aurait tort d’oublier d’autres domaines d’activités qui ont fait les beaux jours du secteur secondaire : Tanneries à Wiltz, textiles à Larochette ou ardoiserie dans la région de Martelange, à l’ouest du pays, sur la frontière belge. Aujourd’hui riche de plus de 500 membres, l’association travaille main dans la main avec l’équipe du Musée de l’Ardoise (également une asbl, fondée en 2019, dont la convention avec le ministère du Tourisme lui assure cinq salariés) pour faire vivre les huit hectares et 22 bâtiments que compte l’ancien site industriel.

Dès 1750, les premières mines souterraines sont ouvertes à Haut-Martelange pour valoriser les gisements schisteux, à une époque où personne ne songeait encore à l’exploitation du minerai de fer. Un siècle plus tard, six millions d’ardoises de toiture y sont produites par an, chiffre qui va finalement doubler à l’apogée de cette industrie. Comme dans la sidérurgie, le développement technologique permet d’améliorer la rentabilité et la productivité (machines à vapeur, pompes, treuils) et, comme dans la sidérurgie, les nombreuses petites entreprises familiales, sont happées par une concentration rapide. À partir de 1890, et en moins de vingt ans, la famille Rother, originaire de Francfort, acquiert toutes les ardoisières et toutes les maisons du village. La société Obermosel Dachschiefer- und Plattenwerke, August Rother und Erben Karl Rother possède les seuls droits de vente du schiste martelangeois en Allemagne. Ses mots d’ordre : uniformité et modernité. En 1904, Haut-Martelange pouvait être fière de sa centrale énergétique qui lui permettait de produire sa propre électricité à partir de machines à vapeur. La connexion au circuit ferroviaire Jhangeli allait en outre faciliter l’exportation des produits finis ainsi que l’importation de matières premières. À ce faîte, avant la Première Guerre mondiale, 600 ouvriers travaillent dans les mines, les ateliers de fente, de taille, d’outillage ou au service des riches patrons.

L’aménagement du site répercute clairement le cadre paternaliste de l’entreprise : La maison de maître avec son pavillon de chasse, son étang et sa maison de thé (une sorte de chalet suisse en bois datant de 1901) dominent le terrain. Les ouvriers sont logés dans de simples maisons près des écuries. Ces maisonnettes sont peintes en vert et blanc. L’histoire raconte que le propriétaire mettait gratuitement la peinture à la disposition des ouvriers pour que toutes les maisons soient peintes à ses couleurs et qu’on puisse ainsi reconnaître de loin l’entrepreneur le plus important de la région. La crise des années 1930 se fait ressentir, mais l’occupant allemand classant l’activité comme essentielle, la firme continue son exploitation pendant la Seconde Guerre mondiale. August Rother faisant même travailler plus d’ouvriers que nécessaire, pour leur éviter les camps de travail allemands. Mais après 1960, de nouveaux matériaux de couverture et l’importation d’ardoises meilleur marché signent le déclin progressif de la production. En 1986, un an après la mort de Christiane Rother, petite fille du premier dirigeant, la dernière ardoisière luxembourgeoise arrête son activité.

Classement On en revient alors à l’initiative de quelques habitants des villages voisins dont d’anciens ouvriers qui, voyant le site à l’abandon et en train de se délabrer, fondent Les Amis de l’Ardoise en 1992. Ils mobilisent la main publique pour que le site acquis en 1990 par l’entrepreneur Guy Rollinger soit racheté par la Commune de Rambrouch d’abord (en 1993) et par l’État luxembourgeois ensuite (en 2003). Maisons de village, bâtiments industriels, mines et chambres souterraines, passent sous tutelle du Service des sites et monuments nationaux avec l’ambition d’en faire un éco-musée. Classés à l’inventaire supplémentaire des Monuments historiques, les lieux bénéficient de fonds publics et privés pour conserver ruines et bâtiments et pour y faire des restaurations. Une première salve de travaux, exécutés de 2008 à 2012, consistaient essentiellement en la réfection de la maçonnerie, des toitures et descentes d’eau et à la fermeture de portes et fenêtres, pour stabiliser et protéger les ouvrages et bâtiments. L’aménagement d’un bistrot dans l’ancien bureau du chef des mines, le renouvellement de la toiture et la restauration de la verrière de la « Villa Rother » ou la mise en conformité du bâtiment administratif ont suivi. Un peu plus de cinq millions d’euros ont été investis à ces fins depuis 2010, selon les informations du Service des sites et monuments nationaux (devenu Institut national pour le patrimoine architectural, INPA) qui a élaboré un concept de mise en valeur du site entier.

« À ce stade, nous avions un site touristique, ouvert au public les week-ends et accueillant surtout des groupes pour des visites pédagogiques », constate Doris Thilmany responsable du musée. « Il fallait aller plus loin pour permettre une réelle exploitation culturelle et touristique au quotidien ». En 2018, d’importants travaux sont décidés, avec le budget afférent de près de neuf millions d’euros, pour l’aménagement de l’ancienne mine Johanna – les propriétaires donnaient les noms de leurs femmes et de leurs filles aux sites – avec ses sept chambres souterraines réparties sur une longueur d’environ 350 mètres et une profondeur descendant jusqu’à 42 mètres. Le chantier a débuté avec des travaux préliminaires pour permettre le pompage des eaux du souterrain. Quand, en avril 2020, le niveau d’eau définitif de 42 mètres sous terre a été atteint, les travaux de gros œuvre pour l’accessibilité des anciennes chambres de la carrière, puis de sécurisation des lieux, ont pu démarrer. Passerelles suspendues, escaliers, bâtiment d’accueil, installations électriques, vidéo-surveillance, éclairage, vidéoprojecteurs et bornes audio ont suivi.

Dès le mois de juin pour les groupes et le mois d’août pour les individuels, la nouvelle attraction sera ouverte au public. Les visiteurs passeront 90 minutes sous terre avec des projections de films explicatifs, des montages photos et une mise en scène rappelant la vie des ouvriers qui passaient toute la journée « au fond ». « La température de huit à neuf degrés, été comme hiver, était supportable, mais l’humidité et la poussière leur amenaient rhumatismes, arthrose et silicose », relate la directrice. Une fois cette phase de travaux terminée, le Musée de l’ardoise, sera ouvert tous les jours avec un accès libre au site, seuls les visites des galeries ou les tours en train seront payants. Le circuit ferroviaire du train touristique du site sera accessible dès ce week-end dans le cadre des Luxembourg Museum Days. Les Amis de l’Ardoise voient là la consécration d’années de travail de restauration acharné : remise en état de la locomotive diesel, des wagons sécurisés, et surtout du réseau de rails, aidé en cela par un subside dans le cadre des aides Neistart post-corona.

Pas trop propre Et après ? Le concept muséographique est encore en réflexion pour les nombreux espaces, bâtiments, objets et machines qui font la valeur du site. Sont déjà prévus l’aménagement d’une exposition de photos historiques réalisées par Nic Molitor (2 000 plaques de verre ont été léguées) sur les ardoisières et la région, la valorisation des archives et de la bibliothèque à travers un centre de documentation et la mise en valeur de la Villa Rother. « Les recherches et discussions sont menées avec nos bénévoles, avec l’INPA et en relation avec d’autres musées et sites ardoisiers comme au Pays de Galle ou en France », avance Doris Thilmany qui « a pris l’habitude que les choses prennent du temps ». Elle ne veut pas d’un musée « trop propre, trop parfait » et considère les lieux comme « en développement et en chantier permanent ». Sur les 22 bâtiments existants, une moitié connaît une affectation : ateliers de démonstration, expositions pédagogiques, salles de projection, bureaux, bistro… Différents ateliers sont aussi proposés pour découvrir la forge, la construction de murs en pierres sèches, la taille des ardoises. « Grâce aux bénévoles des Amis de l’Ardoise, nous pouvons créer un musée vivant, où il se passe toujours quelque chose », s’enthousiasme-t-elle. Seuls trois anciens ardoisiers figurent encore parmi les actifs « mais ils aiment transmettre leur savoir-faire pour que ça ne disparaisse pas ». Les opportunités pédagogiques sont nombreuses et concrètes pour en faire un musée qui dépasse l’ardoise pour s’élargir aux autres corps de métiers, comme les maçons, les charpentiers ou les toituriers. La signalétique est un autre défi pour ce musée ouvert, sans parcours défini. Les graphistes allemands de res d (qui ont aussi aménagé le centre des visiteurs au château de Vianden) ont été choisis pour mener cette opération, elle aussi financée dans le cadre de Neistart. Onze panneaux explicatifs et des plans seront ainsi installés dans les anciens wagons qui transportaient les ardoises.

En visitant le musée il y a quelques semaines, Lex Delles, ministre du Tourisme (DP) ne manquait pas de superlatifs : « Une attraction touristique exceptionnelle avec un énorme potentiel. Une excellente opportunité pour le tourisme de mémoire. Une étape importante pour le tourisme en milieu rural ». La directrice espère lui donner raison et devenir un point d’attraction dans l’ouest du pays et au-delà. « Nous travaillons volontiers avec la Belgique, par exemple les visiteurs de Bastogne. Il nous faut aller vers le concept d’une région ‘Ardennes’ qui traverse les frontières et touche quatre pays ». Elle estime « sans excès d’optimisme » pouvoir atteindre 10 000 visiteurs annuels. Moins d’un dixième de ceux du Mudam.

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France Clarinval
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