France

Macron pas si mal réélu

d'Lëtzebuerger Land vom 13.05.2022

En couverture de son numéro du 28 avril, l’hebdomadaire L’Express annonçait : « Emmanuel Macron élu, la France déchirée ». En dessous, le titre principal : « La dernière chance ». « La France déchirée » fait allusion au score très élevé de Marine Le Pen. Le titre principal avertit : si rien ne change, ce sera elle, ou un(e) autre candidat(e) du Rassemblement national qui sera élu(e) Président(e) de la République dans cinq ans. Tous les organes de presse français ne se sont pas montrés aussi alarmistes, mais tous voient des raisons d’inquiétude à la fois dans l’importance de l’abstention et dans le pourcentage élevé de voix obtenus par la cheffe de file des nationalistes.

L’on peut voir la situation comme un verre à moitié vide ou à moitié plein. D’un côté, le président Macron a été réélu avec une avance confortable (58 pour cent contre 42 pour cent à Marine Le Pen). D’un autre côté, le taux d’abstention au deuxième tour (28 pour cent), a été l’un des plus hauts de toute la Ve République, et le score de l’extrême droite au premier et au deuxième tours n’a jamais été aussi élevé. La situation est-elle donc aussi critique que l’annonce L’Express ? Pour y voir un peu plus clair il peut être utile de sérier les problèmes.

Un président mal (ré)élu ?

Contrairement à ce qu’ont laissé entendre certains commentateurs ainsi que les perdants et leurs supporters, Emmanuel Macron n’a pas été mal réélu. Il a gagné avec une grande marge par rapport à son adversaire : plus de seize pour cent d’écart, ce qui, dans l’absolu, est un score excellent. Ceci est d’autant plus remarquable qu’il s’est agi d’une réélection, et que, sauf lorsque l’élection présidentielle avait lieu à la suite d’une cohabitation (ce qui fut le cas pour Mitterrand et pour Chirac), jamais un président de la Ve République n’avait été réélu (les présidents sortants Giscard d’Estaing et Sarkozy furent tous les deux battus). Comme un président qui sort d’une mandature sans cohabitation ne peut pas faire valoir sa « virginité » en arguant qu’il n’a pas pu appliquer son programme, il est d’abord jugé sur son bilan, et Marine Le Pen n’a d’ailleurs pas manqué de tenter d’exploiter cet avantage (sans y réussir cependant). Par ailleurs, si lors de l’élection de 2017, Macron avait pu compter sur un effet de rejet de Marine le Pen de la part des électeurs de la droite et de la gauche classiques, cet effet a été bien moindre cette fois-ci. La droite a été laminée au premier tour, d’où le spleen abstentionniste de ses électeurs au deuxième tour. La gauche classique, quant à elle, a cédé la place à une gauche de rupture (celle de La France Insoumise), dont les votants considèrent majoritairement que Macron et le Pen, c’est blanc bonnet ou bonnet blanc. Vu ces conditions, Emmanuel Macron a donc fait preuve d’une résilience remarquable.

L’absentéisme

Lorsqu’on qualifie Macron de président mal réélu, on avance aussi souvent comme argument les chiffres de la participation, parmi les plus faibles de la Ve République, du moins pour un deuxième tour. Il est cependant probable que plusieurs facteurs indépendants les uns des autres sont responsables de cette baisse et que certains sont sans lien avec le candidat Macron, ni ne sont particuliés à la France.

D’une part, l’abstention de 2022 s’inscrit dans une tendance à la baisse qui est une presque-constante au fil des décennies : alors qu’en 1974, la participation était de 87,33 pour cent, elle est tombée au fil des élections présidentielles suivantes jusqu’à un peu plus de 79 pour cent (en 1995 et 2002). Il est vrai qu’en 2007, lors de l’élection de Sarkozy (contre Royal), elle est remontée à presque 84 pour cent, mais ensuite elle a subi une nouvelle érosion en 2012 (80 pour cent) puis en 2017 (74,56 pour cent) et enfin en 2022 (71,99 pour cent). Ceci étant dit, la baisse entre 2017 et 2022 est sans doute liée au moins en partie à un effet de « bis repetita non placent » (l’élection opposant pour la deuxième fois les mêmes candidats). Par ailleurs, comme indiqué, la pulvérisation de la droite classique et de ce qui, après la défaite de 2017, restait de la gauche classique fit que lors du deuxième tour, une partie de ce qui restait des électeurs de ces partis votèrent avec leurs pieds, d’où la baisse de la participation de presque deux points entre les deux tours (le même phénomène s’était déjà produit en 2017, où ces deux composantes avaient déjà été absentes du deuxième tour).

Il faut ajouter une mise en garde : les causes individuelles de l’abstention sont difficiles à démêler, et les causes statistiquement les plus importantes ne sont pas les mêmes d’une élection à l’autre, de sorte que toute interprétation comporte une part d’aléatoire. Ainsi, on parle parfois d’un effet de « fatigue démocratique », dû au fait, qu’au fil des élections, les électeurs (français) seraient devenus de plus en plus pessimistes quant à la différence réelle entre les diverses options proposées. En réalité, les causes individuelles de l’abstention sont diverses. On peut citer, dans le désordre : la maladie, l’âge (l’abstention des jeunes n’ayant pas la même motivation que celle des seniors), le manque de temps, la flemme, la météo trop bonne ou trop mauvaise, le pessimisme concernant l’importance des votes individuels du fait des pesanteurs collectives, la détestation des candidats en lice, le rejet de la démocratie représentative (en faveur de la démocratie directe), mais aussi l’indifférence au politique comme tel, le je-m’en-foutisme généralisé, et ainsi de suite. Quant aux causes de la diminution progressive de la participation au fil des ans, elles sont elles aussi sans doute multiples. Une des causes semble être l’individualisation de plus en plus grande des choix de vie, qui fait que les individus s’identifient de moins en moins à des enjeux collectifs. Corrélativement, les votants changent facilement de vote d’une élection à l’autre et s’abstiennent dès que le choix offert ne comporte pas l’option qui correspond à leurs soucis et préférences du moment. Autrement dit, les électeurs ont de plus en plus de difficulté à faire des compromis, ou pour reprendre la métaphore culinaire (et aviaire) du politologue Pierre Bréchon, à « se rallier au merle à défaut d’avoir pu faire élire la grive ».

La montée des droites extrêmes

Du fait de la complexité des causes de l’abstention, on ne saurait instaurer de corrélation directe avec les résultats de l’extrême-droite, comme on le fait pourtant souvent. La montée progressive de l’extrême-droite (Jean-Marie Le Pen), puis de la droite extrême (Marine Le Pen), depuis 1974, où Le Pen père avait obtenu 0,75 pour cent des voix, jusqu’en 2022, où Marine Le Pen a obtenu presque 42 pour cent au deuxième tour, est en effet remarquable en termes de chiffres absolus (même si entre le premier tour de 2017 et celui de 2022, elle a en fait gagné moins de deux pour cent).

De ces 42 pour cent du deuxième tour et du rétrécissement de l’écart séparant les deux candidats entre 2017 et 2022, certains commentateurs ont conclu qu’on venait d’assister à un glissement massif du vote des Français vers la droite extrême. Cependant le deuxième tour de 2022 est peut-être un hapax non représentatif, du fait de l’implosion de la droite et de la gauche classiques. Certes, déjà en 2017, il n’y avait plus aucun candidat de la droite classique et de la gauche classique au deuxième tour. La grande différence est cependant qu’en 2017, seul le représentant de la gauche classique s’était effondré (au profit de l’émergence d’une gauche de rupture), le vote de 2022 ne faisant que confirmer cet effondrement et ce remplacement. En revanche, la droite, elle, avait en 2017 fait, à peu de chose près, jeu égal avec Le Pen au premier tour. Lors de l’élection de 2022, elle s’est totalement effondrée. De ce fait, il ne faut pas surinterpréter les presque 42 pour cent de Le Pen par rapport aux voix qui s’étaient portées sur elle lors du premier tour. Elle a gagné à peu près vingt pour cent au deuxième tour, alors qu’Emmanuel Macron en a gagné environ trente. Par ailleurs les neuf-dix pour cent de voix gagnés au deuxième tour par Le Pen par rapport à l’ensemble des voix de la droite extrême au premier tour, sont venus en grande partie de la gauche de rupture (les électeurs de Mélenchon) et accessoirement d’une fraction des électeurs de Pécresse. Autrement dit, il s’agissait de votes de circonstance, plutôt que de conviction (puisque dus à l’élimination de Mélenchon, et accessoirement de Pécresse, au premier tour). Dès les législatives, ces voix risquent de retourner dans le giron des Insoumis et des représentants locaux des Républicains (ou de ce qu’il en restera, une fois retranchés celles et ceux qui rejoindront Macron). Ce seront autant de voix perdues pour les candidats à l’élection législative présentés par le Rassemblement National.

Et maintenant ?

Sous la Ve République le président est omnipuissant s’il dispose de la majorité au Parlement. Dans le cas contraire, il y a cohabitation, et il ne peut pas appliquer son programme. Depuis que le mandat présidentiel a été réduit à cinq ans et que les élections parlementaires ont lieu dans la foulée de l’élection présidentielle, le Président élu a toujours pu réunir une majorité parlementaire autour de son nom. Qu’en sera-t-il cette fois-ci ? Vu le paysage politique éclaté issu de l’élection présidentielle, est-ce que les législatives du mois de juin risquent de démentir ce qui paraissait être une loi du quinquennat sous la Ve République ? Pour oser le moindre pronostic, il faudra évidemment attendre que les différents partis aient défini leur stratégie et qu’on dispose des premiers retours concernant les réactions des électeurs potentiels aux repositionnements tactiques qui risquent d’être nombreux, des sortants issus des anciens partis de la droite et de la gauche classiques.

L’auteur est chercheur au CNRS

Jean-Marie Schaeffer
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