Corps civil

Militairement vôtre

d'Lëtzebuerger Land vom 02.08.2000

« Création d'un corps de volontaires pouvant être engagés dans différentes missions humanitaires de matière civile. » La déclaration gouvernementale de l'année dernière retenait clairement cette option pour adapter la politique de défense et de sécurité à la nouvelle donne internationale et aux « nouvelles missions qui s'intègrent dans des opérations multinationales de gestion de crise et de maintien de la paix », comme l'a rappelé le Premier ministre Jean-Claude Juncker lors de son discours sur l'état de la Nation en mai de cette année. Pour mettre l'accent sur cette nouvelle voie à suivre, le ministère de la Défense ainsi que le nouveau ministère de l'Action humanitaire ont été rattachés au ministère des Affaires étrangères, du Commerce extérieur et de la Coopération. Les concepts politiques des différents départements de ce grand ministère à deux ministres sont étroitement liés - et sans aucun doute, le corps civil à créer sera mis sous la tutelle de la direction de la Défense.

Le corps civil devra répondre à plusieurs attentes politiques, en dehors de sa finalité humanitaire. L'armée luxembourgeoise devient de plus en plus exsangue. Le ministère de la Défense songe même à recruter des ressortissants étrangers pour servir sous le drapeau luxembourgeois. Parallèlement, la réorientation, pour la rendre plus attractive, de l'armée est à l'étude. Une des issues sont les opérations, à connotation humanitaire, de maintien de la paix. Ce qui constitue un rapprochement avec le genre de missions du futur corps civil. L'humanitaire aussi bien que la « gestion civile des crises » deviennent ainsi de plus en plus un prolongement de l'action militaire  (cf. « L'armée humanitaire », d'Land n° 20/00). La visibilité du Luxembourg, et surtout de son engagement pour la bonne cause, est elle aussi un souci majeur. Car par sa présence physique sur le terrain - jusqu'ici les contributions luxembourgeoises aux missions visées étaient surtout financières ou consistaient en des livraisons de matériel - le Luxembourg pourra subsister politiquement aux côtés des grandes nations aux moyens et ressources autrement plus importants.

Le corps civil, tel que conseillé par l'étude Burgelin réalisée pour le ministre Charles Goerens, sera dès ses débuts appelé à devenir hermaphrodite. D'un côté, il devra être un outil pour « coordonner les efforts que réalise le Luxembourg pour mieux répondre à la demande de plusieurs organisations internationales dont le Luxembourg est membre, notamment de l'Onu, de l'Otan et de l'UE ainsi que de l'OSCE, en vue de leur permettre de mieux utiliser les moyens dont disposent les États membres pour gérer l'élément civil de missions de maintien ou de restauration de la paix ». De l'autre, il s'agit de « permettre au Luxembourg de répondre de façon plus efficace aux appels à une entraide internationale adressés par des pays victimes de catastrophes naturelles ». En d'autres termes, si la première finalité du corps civil à créer possède une très forte connotation voire subordination militaire, la seconde se limite aux fonctions d'une Protection civile active en-dehors du territoire national.

Le ministère de l'Action humanitaire et de la Défense devra donc prendre en compte trois paliers lors de l'élaboration du corps civil : d'un côté, une gestion effectivement civile de crises, puis une gestion militaro-civile  et, enfin, une gestion où le civil sera l'appendice du militaire.

Le corps civil est un outil d'appoint pour « répondre aux obligations et donc missions qui s'intègrent dans des opérations multinationales de gestion de crise et de maintien de la paix ». Parmi ces organisations multinationales, l'on peut compter l'Union européenne. Cette dernière a, fin 1999 lors du sommet de Helsinki, décidé d'adapter « une approche globale en vue de rassembler tous les instruments non militaires nationaux et collectifs (...) et d'établir un mécanisme de coordination pour la gestion civile de crises ». Ce fut là le consensus trouvé par les Quinze, après que les discussions devaient a priori porter sur l'installation de systèmes d'alerte, ou trouver des moyens pour intervenir en deçà du déclenchement des crises politiques, militaires ou sociales. L'intervention - humanitaire - a posteriori a été retenue ; plus efficace en termes d'image, mais aussi en terme de positionnement politique au sein de la région sinistrée. Mais outre la décision de se pourvoir d'un « instrument » pour gérer les situations de crises, il n'y a pour l'instant pas plus de précisions quant à la façon dont devrait être conçu cet instrument. Toutefois, la manière dont le futur corps civil sera intégré dans les structures de l'UE est primordiale : parallèlement à l'élargissement (qui emmènera l'Europe encore plus proche des régions susceptibles de devenir des régions de crise), l'UE connaîtra une réforme fondamentale - e. a. en ce qui concerne la Pesc (politique étrangère et de sécurité commune) et la politique de défense commune qui en dépend. En attendant, les organisations internationales au sein desquelles pourra opérer le corps civil luxembourgeois - dont les moyens seront trop restreints pour fonctionner indépendamment - sont surtout l'Otan, l'UEO et l'Onu. L'Otan, organisation militaire par excellence, est dotée d'un commandement des affaires civilo-militaires qui lui permet de contribuer à la gestion administrative du terrain contrôlé par ses forces. Quant à l'UEO, la structure est là aussi civilo-militaire. Dans les deux cas, l'action civile doit se substituer à l'action militaire. Ainsi, les interventions dites « de Petersberg » cautionnées par l'UEO sont toujours des missions d'accompagnement de missions de maintien de la paix ou de forces de combat.

L'âme du futur corps civil en souffre. L'activité au sein de ces structures militaro-civiles sera en effet une des raisons d'être de ce corps. La prédominance du choix militaire et politique l'emportera donc toujours sur la cause humanitaire en soi. Ce qui compromet le degré d'acceptation du corps a priori, à l'exemple de la défiance des ONG par rapport à cette prédominance et donc dépendance du politique.

Selon l'étude, le nouveau corps devra « concentrer autour du corps civil l'ensemble de l'action du Luxembourg en matière d'aide humanitaire d'urgence ». À cause des moyens limités du Luxembourg, le corps sera unique pour les deux sortes de missions prévues : l'intervention civile parallèle à une intervention de type militaire et l'aide d'urgence directe qui se décline en termes de sauvetage, de survie, de reconstruction ou d'assistance.

Pour assurer l'efficacité du corps civil, les ONG sont jugées « incontournables, à cause de leur capacité à gérer des projets à long terme, de leur expérience et de leur spécialisation ». Mais l'étude met en lumière le farouche souci d'indépendance d'organisations telles que la Croix rouge ou Médecins sans frontières pour accentuer l'incompatibilité de leur profession de foi avec des missions à caractère militaire ou à forte connotation politique. L'étude met l'accent sur cette problématique et préconise, vu les antagonismes des approches humanitaire et politico-militaire, de « chercher la complémentarité entre les ONG et le corps civil. » En même temps, elle considère la fusion des différents niveaux d'intervention, humanitaire et militaire mais aussi économique et politique, comme incontournable. Il est vrai que cette approche est prônée et effectuée, directement et indirectement, par les organismes multinationaux. La prédominance du politique ne fait pas de doute.

Mais le corps civil en remplacement ou en appoint de l'armée, idée sous-jacente, est aussi l'élément qui risque de compromettre la mobilisation pour le projet. En des temps où l'armée manque d'attrait et donc de recrues, comment passionner des jeunes pour une structure liée au militaire - L'idée de coupler l'armée avec le corps civil est ainsi délaissée par l'étude. Non seulement parce que, au vu du nombre de recrues, l'armée manque de ressources humaines pour advenir à ses obligations, mais aussi parce que la bonne cohabitation entre le civil et le militaire n'est pas donnée. L'armée peut devenir aussi humanitaire qu'elle le veuille, elle restera toujours l'armée.

Le problème réside dans le fait que les actions humanitaires, du moment où elles ne sont pas gérées par des ONG ou d'autres structures parfaitement civiles, garderont toujours un arrière-goût politique. Rien que pour des raisons logistiques, le corps civil devra être étroitement lié aux entités opérationnelles sur le terrain, que ce soit l'armée, la police ou la Protection civile.

Des entités étatiques commanderont un corps civilo-militaire qui, pour bien fonctionner, aura besoin des ressources de la société civile.

 L'étude met ainsi l'accent sur le fait que - s'il y a acceptation - cette façon de concevoir le corps civil pourrait jouer un rôle de précurseur en la matière : « Une participation luxembourgeoise est souhaitée (...) aussi parce que cela constituerait un encouragement pour les gouvernements d'autres pays dont les ministères autres que ceux de la Défense semblent hésitants à prendre des initiatives dans le domaine civilo-militaire. »

Finalement, pour le Luxembourg, la création d'un corps civil permettra de continuer à jouer dans la cour des grands. Le corps civil en mission doit aussi refléter une certaine image de solidarité, de volontarisme du Luxembourg, aussi bien vers l'extérieur que vers le pays. Ce qui contribue à renforcer sa présence sur l'échiquier politique international.

La substitution des corps civils appelés à émerger dans tous les pays de l'Europe des Quinze à la cause politique ou militaire et l'opposition clairement annoncée et connue des ONG à cette attitude trouve peut-être sa meilleure explication dans le fait que tous ces corps ne sont prévus que pour agir a posteriori. Les missions ayant pour but d'éviter l'éclatement de crises sont quasi inexistantes.

Le rôle de régulateur est exclusivement politique et le restera.

marc gerges
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