Chroniques de l’urgence

One point five, anyone ?

d'Lëtzebuerger Land du 13.05.2022

Lorsque les nations s’étaient entendues en 2015 à Paris pour rehausser quelque peu leurs ambitions climatiques et chercher désormais à limiter le réchauffement « à un niveau bien inférieur à 2, de préférence à 1,5 degré Celsius » au-dessus de la moyenne préindustrielle, ce chiffre de 1,5 pouvait sembler quelque peu perdu dans les brumes d’un avenir lointain. Signe que le chaudron infernal que nous continuons d’alimenter avec méthode s’emballe pour de bon, nous apprenons cette semaine que cette température sera vraisemblablement atteinte au cours d’une des cinq prochaines années. « Il y a une chance sur deux pour que la température mondiale annuelle moyenne soit temporairement supérieure de 1,5 degré Celsius aux valeurs préindustrielles pendant l’une des cinq prochaines années au moins. Cette probabilité augmentera en outre avec le temps », a annoncé l’Organisation météorologique mondiale (OMM) dans son bulletin sur le climat, coordonné par le Met Office britannique. Et d’aligner d’autres prédictions qui devraient chacune nous faire tressaillir et nous engager à nous consacrer à corps perdu, toutes affaires cessantes, dans la décarbonation : « Il existe une probabilité de 93 pour cent qu’au moins une des années comprises entre 2022 et 2026 devienne la plus chaude jamais enregistrée et détrône ainsi 2016 » et « il est également probable à 93 pour cent que la moyenne de la température pour les cinq années de la période de 2022 à 2026 soit supérieure à celle des cinq dernières années (2017-2021) ».

En 2021, nous étions à 1,1 degré de plus qu’à l’époque préindustrielle, alors que le début et la fin de l’année passée ont été marqués par les épisodes (refroidissants) de La Niña. Aux sceptiques et autres adeptes du statu quo tentés de soutenir que ce chiffre de 1,5 serait une ligne arbitraire tracée dans le sable, le secrétaire général de l’OMM, Petteri Taalas, répond par avance que « le chiffre de 1,5 °C n’est pas une statistique choisie au hasard. Il indique le point à partir duquel les effets du climat seront de plus en plus néfastes pour les populations, voire pour la planète entière ». Depuis 2015, l’humanité a consommé 89 pour cent de son budget carbone calculé en fonction de cet objectif.

Pour les habitants des îles d’Océanie dont les atolls s’enfoncent à vue d’œil dans le Pacifique, le chiffre de 1,5 représente l’ultime bouée de sauvetage. Ils ne peuvent qu’être atterrés par la réaction des dirigeants occidentaux face au renchérissement du pétrole et du gaz : Au lieu d’en profiter pour se sevrer, ils cherchent frénétiquement à diversifier leurs sources d’approvisionnement. En Europe, ils se préparent à multiplier les terminaux de gaz liquéfié, aux États-Unis, le président distribue comme des petits pains les permis de forer sur les domaines publics. L’OMM prédit en somme que le seuil fatidique de 1,5 degré pourrait bien être franchi avant la fin de leurs mandats actuels.

Jean Lasar
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