La conservation et la valorisation du patrimoine industriel bénéficient d’un nouvel élan qui demande à être pérennisé

Friches du passé cherchent nouvel avenir

d'Lëtzebuerger Land vom 09.07.2021

Schrott Pour ironiser sur la richesse récente du Luxembourg et des Luxembourgeois, une caricature circule : On est tombé du tracteur dans la Mercedes. Le passé agricole du pays a toujours été valorisé. Le présent l’est encore avec une certaine fierté sur la viande, les pommes ou le vin made in Luxembourg. Le patrimoine rural (anciennes fermes, centres de village, granges, écoles…) bénéficie de toutes les attentions pour être restauré et réaffecté (souvent à des fins d’habitation). Également dignes de classement, les églises et châteaux, construits et occupés par et pour des élites (aristocratiques et religieuses) sont de toutes les images que le Luxembourg met en avant, notamment dans son Nation branding. En revanche, la sidérurgie, et plus généralement l’industrie, sur laquelle se fonde pourtant le passé le plus riche du pays, a longtemps été le parent pauvre de la conservation. Le patrimoine industriel est relativement méprisé, considéré au mieux comme « trop récent pour être digne d’intérêt », au pire comme « sale, moche, prolétaire ». Les lieux de l’industrie, avec leur fonction purement productive, destinée au travail, sont associés au labeur, voire à la souffrance. Le secteur reste associé à des crises et des luttes dans l’esprit de beaucoup quand on se souvient qu’entre 1974 et 1984, la sidérurgie perd environ la moitié de ses emplois.

« Il y a longtemps eu une grande réticence à conserver les traces du passé industriel, symbole de l’exploitation par le travail, des grognes ouvrières. On préfère croire que le Luxembourg n’est fait que de cols blancs et d’agriculteurs », analyse Robert Garcia, en tant que secrétaire de l’asbl Industriekultur-CNCI. Les ouvriers eux-mêmes, heureux et fiers d’être sorti de leur condition et de voir leurs enfants grimper les échelons de l’ascension sociale, sont souvent ceux qui doutent de la valeur patrimoniale de leurs anciens lieux de travail. « Pourquoi tu t’acharnes sur ces Schrott ? » demandait l’un d’eux à l’ancien député écolo.

Cependant, depuis le début de la décennie 1990 (la Fondation Bassin minier est née en 1989), mais plus encore depuis une quinzaine d’années (le premier concept d’un Centre national de la culture industrielle date de 2004), la mobilisation d’anciens ouvriers a renforcé le travail d’universitaires et de spécialistes du patrimoine (historiens, sociologues, architectes, urbanistes) pour revendiquer une mémoire ouvrière et donner de l’importance aux lieux auxquels cette mémoire est attachée. Hauts-fourneaux, aciéries, laminoirs carreaux de mine, carrières, terrils, matériels ferroviaires, mais aussi les bâtiments de direction, les casinos d’employés, les cités ouvrières, les habitations des dirigeants ont acquis une valeur symbolique après avoir perdu leur utilité économique (le dernier des hauts-fourneaux a cessé son activité en 1997). Sans détailler toutes les étapes de la mobilisation autour de la préservation des hauts-fourneaux de Belval et de leur réhabilitation comme « phare » et centre névralgique de la ville nouvelle, on se souviendra que le Centre national de la culture industrielle (CNCI) devait « avoir son siège sur la Terrasse des Hauts Fourneaux, au cœur même des vestiges industriels de Belval », lisait-on dans le magazine du Fonds Belval en 2006, pour être « un véritable lieu de référence ». Les conséquences de la crise de 2008 passent par là et le projet de création d’un CNCI est reporté sine die. La mobilisation s’émousse alors que les hauts-fourneaux, classés sur l’inventaire supplémentaire des monuments nationaux, sont sauvés. Il faut attendre 2017 et la candidature pour le label Man and the Biosphere de l’Unesco pour voir naître de nouveaux groupes de travail et apparaître de nouvelles têtes, plus jeunes, dans le débat et les manifestations. La dizaine d’années qui s’est écoulée n’a pas été vaine ou sans action : l’année culturelle de 2007 a pointé l’utilisation possible de la Halle des soufflantes à Belval (avec l’exposition All We Need) ou de l’ancienne aciérie de Dudelange (avec l’exposition Retour de Babel) et les colloques, conférences et publications scientifiques se sont multipliés.

Aujourd’hui, les friches industrielles sont sur le devant de la scène, notamment chez les jeunes urbains un peu bobo qui exhument photos anciennes, pratiquent l’urbex (exploration urbaine, consistant à visiter des lieux abandonnés, généralement sans autorisation), passent après-midis et soirées dans des friches reconverties comme les Rotondes ou la Kulturfabrik quand ils n’ont pas leur bureau dans d’autres espaces industriels recyclés comme le 1535°. On note une image un peu romantique de ce passé que la photographie (dite ruin porn) exacerbe sur Instagram. Des guides touristiques (Sur les traces du passé – Tourisme industriel au sud du Luxembourg édité par la Fondation Bassin minier en est à sa troisième édition) et des visites mettent à l’honneur ces sites. Les Big Four ou les banques n’hésitent pas à louer les sites restaurés pour leurs événements corporate. Un phénomène largement répandu dans toute l’Europe qui incite associations et pouvoirs publics à aller de l’avant dans la préservation de ce patrimoine.

Réseau « La mobilisation des associations arrive souvent trop tard. Je ne suis pas très optimiste pour beaucoup de lieux qui continuent à être rayés de la carte ou laissés à l’abandon», note Antoinette Lorang, une des pionnières de la recherche et de l’activisme autour du patrimoine industriel. Une petite vingtaine d’associations et amicales, musées et sites d’archéologie industrielle, structures de conservation de patrimoine technique, scientifique et industriel ainsi que les centres de documentation sont actifs à ce jour, dans le sud du pays où se concentre l’essentiel du patrimoine industriel (les tanneries de Wiltz, les filatures du Pulvermühl ou l’industrie textile de Larochette ne se lisent plus que sur des sites comme industrie.lu). La plupart sont gérés et animés par des bénévoles. À charge maintenant de l’asbl Industriekultur-CNCI de les fédérer en réseau et de structurer le travail non seulement de préservation mais surtout de valorisation des lieux existants. « Nous cherchons à faire revivre d’anciens sites industriels en proposant des vocations différentes dans un éventail large d’affectations patrimoniales jusqu’à des utilisations nouvelles, contemporaines et innovantes », décrit Marlène Kreins, la présidente de l’asbl qui fête ses deux ans. Après les longues années de mépris ou d’un désintérêt, le ministère de la Culture semble avoir pris la mesure de l’importance de ce pan de l’histoire récente et a notamment signé une convention avec l’asbl, lui assurant un financement annuel de 50 000 euros. « Nous avons aussi un subside de l’Œuvre, sur trois ans et l’important projet MinettREMIX cofinancé par Esch2022 », détaille la présidente qui se réjouit d’avoir pu embaucher deux personnes pour gérer les projets. Les relations avec le Service des sites et monuments nationaux (SSMN) sont aussi apaisées, « nous allons maintenant vers plus de coopération entre l’identification des lieux à conserver, l’élaboration de concepts pour une nouvelle utilisation et le travail de classement et de préservation ».

Concrètement, depuis sa création, l’asbl IK-CNCI a mis en œuvre ses idées par le biais de groupes de travail. Le groupe de travail AllHallz a travaillé sur plusieurs sites significatifs. « Nous n’avons pas réussi à sauver les Keeseminnen (accumulateurs à minerai) sur le site de la lentille rouge à Esch », regrette Marlène Kreins. « Le projet était trop avancé quand nous avons mené nos actions et discuté avec les parties concernées. » Cette expérience servira de leçon : « Il faut travailler plus en amont, avec des propositions concrètes, avant que les pelleteuses ne soient sur le terrain. » C’est ce qui est en marche sur la friche industrielle de l’usine Arbed à Esch-Schifflange. La Metzeschmelz a été active pendant plus de 140 ans (de 1871 à 2012, sous l’égide de l’Arbed à partir de 1911) : hauts-fourneaux, laminoir, train à fil et aciérie électrique s’y sont succédés. Au plus fort de l’activité, 2 600 personnes y travaillaient. Ce sont soixante hectares (soit la moitié du site de Belval), très proches des zones urbaines qui représentent un potentiel pour la construction de logements dont les communes ont grand besoin. Pour ne pas faire comme à Belval (qui ne voulait pas faire comme au Kirchberg), citoyens et riverains ont été impliqués dans la réflexion et « la préservation des monuments industriels et naturels les plus importants » (d’Land 07.06.2019) est inscrite dans le projet du bureau danois Cobe qui a remporté la consultation. Sous la houlette de Jacques Maas et Misch Feinen (membres du conseil d’administration du IK-CNCI), un relevé des bâtiments et infrastructures dignes de protection, en plus de ceux déjà proposés par le SSMN est effectué. Ils estiment qu’il serait logique et efficace de procéder à la protection d’ensembles qui donneraient de la cohésion au projet urbanistique futur. Ensembles qui tiennent comptent des différentes périodes de construction ou d’élargissement du site : les vestiges structurels de la Metzeschmelz de 1871, déjà proposés à la protection par le SSMN ; les témoins de la période de modernisation (1913-1960) et les installations et agrandissements de 1930 et 1950. « Il serait contreproductif de s’attacher à chaque pierre, à chaque poutre. Il s’agit plutôt de proposer une réutilisation raisonnable », expliquent-ils. Les propositions sont sur la table du ministère de la Culture, du SSMN et la Commission des sites et monuments nationaux (Cosimo) doit donner son avis dans les semaines à venir.

Pérennisation Le site de la Halle des soufflantes (Gebléishal) de Belval a droit à son groupe de travail à lui seul. Il faut dire que ce bâtiment, construit en 1910 pour alimenter en énergie et en air les hauts fourneaux, considéré comme le « poumon de l’usine », est devenu un symbole non seulement de l’histoire de la sidérurgie, mais des bras de fer successifs pour sa transformation et réhabilitation. Le hall gigantesque sur deux niveaux mesure 160 m de longueur, 75 m de largeur et 30 m de hauteur. Il présente une surface d’environ 12 000 mètres carré rien qu’au rez-de-chaussée : de quoi faire naître des ambitions et des convoitises. On a imaginé y installer « une salle de musique pour jeunes » (avant de construire la Rockhal voisine), le Centre national de la culture industrielle, un musée des pompiers, de l’aéronautique ou de l’automobile, des espaces de stockage pour les collections de différents musées, le centre névralgique de Esch2022… Tous ces projets se sont vus contraints de reculer, notamment à cause du coût de sa remise en état (qualité du béton, présence d’amiante, état de l’enveloppe thermique). Réunions, brainstorming, visites, échanges avec le Fonds Belval et avec les ministères de la Culture et des Travaux publiques ont mené à un premier concept baptisé The wind of change, puis à une deuxième mouture, Science in the City. « Ici aussi, il faut trouver un équilibre entre ce qu’il faut à tout prix conserver et ce qui ne vaut pas la peine de se battre », estime Robert Garcia qui dévoilera les plans d’ici à la fin de l’année.

Quand ces projets seront terminés, que l’année culturelle se clôturera, et avec elle, plusieurs soutiens financiers, « comment le CNCI pourra-t-il se pérenniser ? », s’interrogent les responsables. Ils considèrent qu’après les premières années d’existence, ils auront « prouvé leur raison d’être et le besoin d’une telle structure au Luxembourg ». À terme, le CNCI est censé devenir un « véritable centre à vocation nationale au même titre que des musées nationaux consacrés à l’art, l’histoire ou l’histoire naturelle », prévient Marlène Kreins. Pour autant, l’emplacement du lieu physique central reste à définir. Il devrait comprendre bureaux, archives, expositions temporaires et permanentes (qui invite à voir les lieux de culture industrielle à travers le pays), salles de conférence, espaces pédagogiques. Pour l’avenir, outre le suivi et le développement des projets en cours (les rénovations et réaffectations prennent plusieurs années), il est question d’étendre le travail de recherche et de développement à l’ensemble du pays, de valoriser le patrimoine immatériel (vocabulaire spécifique, recettes de cuisine, techniques de travail, relations sociales, musique, famille, place des femmes...), de collaborer avec les sites de la Grande Région ou encore de considérer la culture industrielle et ouvrière contemporaine en intégrant par exemple les populations qui n’ont pas connu ce passé mais qui vivent sur ces traces. L’association laisse entendre que le statut d’Établissement public pourrait être une issue favorable. Les initiales CN rappellent celles du Centre national de l’audiovisuel (CNA) ou de la littérature (CNL) qui sont des instituts culturels de l’État, dépendant directement du ministère de la Culture. Se posera aussi la question de l’indépendance d’une telle structure : « Nous devons maintenir nos deux modes d’action : l’opposition citoyenne avec des manifestations et des pressions si nécessaire d’une part et le travail institutionnel, à travers des relations avec les ministères et les communes de l’autre », soutient Robert Garcia (qui a d’ailleurs balancé entre ces deux pôles pendant toute sa carrière politique). De son côté, la ministre Sam Tanson (déi Gréng), interrogée par le Land estime qu’il « est trop tôt pour parler en terme de structure juridique. Mais la volonté du ministère de la Culture de voir le CNCI continuer en un lieu identifié est bien là. »

L’attribution du label « Man and Biosphere » de l’Unesco en octobre dernier a mis en lumière une autre facette du Minett : le lien fort entre les zones industrielles et naturelles. Le traitement, puis l’abandon de l’exploitation du minerai de fer a laissé son empreinte dans le paysage : les mines ouvertes, inhabitables (et donc pas intéressantes pour les promoteurs), sont devenues le terrain d’une biodiversité retrouvée. Par ailleurs, un coup de projecteur sera inévitablement mis sur la région pendant l’année culturelle Esch2022 où le volet industriel est un des liens entre communes. Deux occasions bienvenues pour faire mieux connaître le pays des terres rouges et sa conscience nouvellement éveillée de son patrimoine industriel. Le bon moment pour mettre ce patrimoine en valeur dans l’image du pays.

France Clarinval
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