Film made in Luxembourg

Dénoncer, rechercher, faire changer

d'Lëtzebuerger Land du 11.09.2020

Alexander Nanau est un surdoué du documentaire. Les amateurs du genre le savent – son The World According to Ion B. lui a valu un Emmy Award en 2010 –, tout comme les habitués du Luxembourg City Film Festival – le réalisateur a remporté le prix du meilleur documentaire pour Toto and his Sisters en 2015 avant de doubler la mise, cette année, avec Collective, une coproduction grand-ducale (Samsa Film).

Le film, également en lice pour l’European Film Award du meilleur documentaire, part d’un fait divers. Le 30 octobre 2015 à Bucarest, en plein concert de metal, un incendie se déclare dans la discothèque Colectiv. 27 jeunes meurent instantanément, 180 autres sont blessés ; le club ne disposait pas de sorties de secours et de nombreux fêtards se sont trouvés pris au piège dans la salle. Et le pire reste à venir : 37 autres victimes périront à l’hôpital des suites de l’incendie.

Une situation que le réalisateur germano-roumain résume d’entrée à travers un long texte factuel. Une incrustation blanche avec des phrases claires qu’aucune image, ni aucun son ne vient parasiter. Après l’incendie, de grandes manifestations sont organisée dans tout le pays qui ont provoqué la chute du gouvernement social-démocrate. Il sera remplacé par un gouvernement de technocrates jusqu’aux élections prévues l’année suivante. Une année qu’Alexander Nanau va résumer en 1h49 de film en se faisant discret, sans jamais apparaître à l’image, sans faire le moindre commentaire, mais en restant au plus près des acteurs de cette incroyable histoire.

Et c’est par une réunion de survivants et de parents de victimes qu’il décide de lancer son récit. « Notre système de santé est pourri » avance un intervenant, « Mon fils a été accepté dans un hôpital à Vienne, ajoute un père, l’hôpital à Bucarest a refusé de le faire transférer. Là, des bactéries ont infecté tout son corps ! » ajoute-t-il. Impossible de rester indifférent. Mais Nanau ne tient pas à faire du misérabilisme. Son travail est, au contraire, méthodique, empli de faits, à l’opposé de toute démarche voyeuriste ou sensationnaliste.

Les autorités assurent que « la situation a été gérée de manière impeccable ! », que les victimes ont reçu « les meilleurs soins possibles » et que les survivants de l’incendie ont été « mieux traités qu’en Allemagne ». Des éléments de langage repris dans un premier temps par les télé et les radios du pays.

On délaisse ensuite un peu les victimes pour s’intéresser aux conséquences du drame, en prenant place dans la rédaction de la Gazeta Sporturilor qui va mener l’enquête. Les chiffres montrent que de nombreux brûlés du Colectiv ont souffert d’infections nosocomiales lors de leur passage dans les hôpitaux roumains. Les journalistes découvriront que les désinfectants utilisés ne sont pas conformes et qu’Hexi Pharma, société qui fabrique et distribue les désinfectants à 350 hôpitaux du pays, vend des produits dilués bien au-delà des niveaux réglementaires. Jusqu’à dix fois plus !

De fait divers tragique, le sujet devient fraude économique et scandale politique. L’enquête journalistique s’élargit en conséquence et le film de Nanau en fait autant. L’incendie de Colectiv finit par mettre en évidence un vaste système de corruption dans l’ensemble du milieu hospitalier roumain. Un scandale qui éclabousse jusqu’aux plus hautes sphères de l’État et qui a probablement coûté la vie à de centaines, voire des milliers de Roumains.

Avec Nanau, on va suivre de près Catalin Tolontan, le rédacteur en chef de la Gazeta Sporturilor, et son équipe. À chaque nouvelle information, ils l’analysent, la vérifient, croisent les sources. Tout ce que de nombreux médias ne font plus. « L’histoire est tellement époustouflante que les lecteurs vont nous prendre pour des fous », entend-on dans la rédaction. D’ailleurs, à chaque nouvelle découverte, les doutes des journalistes se lisent dans leurs yeux, dans leurs silences. Pourtant, tout est vrai. Et le réalisateur ne nous épargne rien. Ni les terribles images de l’incendie vu de l’intérieur, ni les images ultra-choquantes d’un grand brûlé à l’hôpital couvert de vers.

Dans une troisième partie du film, le réalisateur s’approche de l’exécutif, notamment du nouveau ministre de la Santé, Vlad Voiculescu, un ancien activiste pour les droits des patients. Malgré les oppositions et les menaces, il fera preuve d’une transparence à toute épreuve et d’une motivation inébranlable pour nettoyer le système sanitaire.

Le récit devient alors un thriller documentaire qui a de quoi dégouter le spectateur des milieux économique, sanitaire, journalistique et politique. Tous collectivement responsables de cette situation. Pourtant, comme le prouvent Tolontan, Voiculescu et les quelques experts qui ont témoigné contre le système en place, « avec du courage et les bonnes personnes les choses peuvent changer ». C’est l’éphémère ministre qui dira ces mots le soir des élections qui verront le parti social-démocrate revenir au pouvoir. Il ajoutera, sans trop d’espoir : « J’espère qu’au moins une de mes mesures va rester ».

L’espoir, c’est Tedy Ursuleanu, qui l’incarne. Gravement brulée lors du concert – visage, cuir chevelu, poitrine, bras… – la jeune femme a dû être amputée de la presque totalité de ses doigts. Malgré ses souffrances bien visibles, elle garde la classe et l’envie de rire. D’ailleurs, les images de son shooting photo pour une exposition sont magnifiques. Et quand une journaliste lui demande : « comment trouvez-vous la force de continuer, en vous regardant dans le miroir et en vous disant que quelqu’un est responsable ? » elle trouve la réponse parfaite : « Il n’y a qu’une manière de continuer : aller de l’avant !».

Le film sera présenté pendant le festival CinEast (8-25/10) avant une sortie officielle en salle le 15 octobre. Il a aussi été sélectionné au Festival du film francophone de Namur (2-5/10).

Pablo Chimienti
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