Le dilemme du biscuit

d'Lëtzebuerger Land du 18.09.2020

J’ai réalisé que quelque chose n’allait pas lorsque le vendeur du supermarché, me voyant hésiter depuis plus de dix minutes au rayon des biscuits, est venu me demander si j’avais par hasard besoin d’aide. De l’aide pour choisir entre un paquet de cookies, de madeleines ou de barres aux céréales ? Euh, non, merci, ai-je bégayé, un peu gênée, consciente qu’il était maintenant temps de trancher, et de sélectionner LA collation que j’allais mettre dans le sac de mon enfant, en cette première semaine de la rentrée. Sa toute première rentrée, je précise, car j’imagine que les mamans un peu plus rodées s’arrachent un peu moins les cheveux les années passant. Bref, pourquoi une telle hésitation ? Comprenez-moi : le cookie, c’est un peu trop comfort food, les madeleines, je pourrais quand même les faire moi-même, les barres aux céréales, certes, ça me donnerait bonne conscience… mais j’imagine déjà la tête de mon garçon et sa déception, à dix heures, face à cet amas de graines compact et peu ragoûtant. Restait l’option du fruit, idéal compromis, mais le fruit, fourni par l’école, c’est pour l’après-midi. C’était écrit, en gros, en gras, et si l’école le dit, moi j’obéis. Parce que je veux tout bien faire. Trop bien faire peut-être. Et c’est là le problème.

J’ai pourtant moi-même grandi avec, en guise de goûters, toutes ces gammes de biscuits d’écoliers, petits beurres chocolatés et autres mini marbrés, que j’adorais et que ma mère glissait chaque jour dans mon sac, sans une once de cette culpabilité qui moi, m’assaille à chaque fois que je pourrais faire le choix de la facilité. Alors que s’est-il passé ? Qu’est-ce qui a changé, ces vingt, trente dernières années ? D’où vient cette pression que l’on s’inflige, nous les parents d’aujourd’hui, pour tout faire comme il faut, s’épuisant souvent à faire bien plus qu’il ne faudrait ? Parce que cette histoire de biscuits, emblématique évidemment, n’est qu’un exemple parmi d’autres servant à illustrer ces craintes, en vrac, de passer pour un parent je-m’en-foutiste, de donner de mauvaises habitudes alimentaires à son enfant, de ne pas le nourrir exclusivement de home made et donc de polluer son organisme d’aliments industriels saturés en graisses hydrogénées, probablement pas bio, ni très diététiques… ou plus généralement, de donner le mauvais exemple en contribuant à la disparition des orang-outans parce que « huile de palme ». Bref, je m’arrête là, mais voilà comment le choix d’un simple goûter peut se transformer en véritable casse-tête, provoqué par une quête de perfection, voire d’efficacité, placés souvent en amont de toute notion de plaisir.

Un comportement qui s’étend malheureusement sur bon nombre de décisions touchant nos progénitures pour qui nous ne voulons, évidemment, que le meilleur. Ce qui nous conduit très vite à des choix de vie parfois grotesques, destinés pourtant à éveiller leurs sens, à élever leurs esprits, Mens sana in corpore sano avant l’heure : spa pour nouveau-né, yoga dès trois mois, natation dès six mois, fitness dès deux ans, puis inscriptions officielles aux clubs de sport, au Conservatoire, aux cours de danse, de dessin, de langues... Et entre tout ça, ne pas oublier de fournir une stimulation constante, dès la naissance, à nos bébés que l’on veut éveillés, éduqués aux jouets « intelligents » – si possible en bois et un peu design par ce qu’on pense à nos intérieurs, aussi, quand même – et surtout, sans écran. Le tout évidemment baigné dans un contexte d’éducation bienveillante, positive, Montessori, et tutti quanti… Wooow. Stop. Et si l’on prenait un peu de recul ? Parce que quand on y réfléchit, n’est-on pas nous-mêmes, adultes, en train de nous tirer une balle dans le pied, là, dans cette quête du plus que parfait ? Peut-être que cette fameuse charge mentale dont se plaint notre génération s’allègerait de quelques kilos si l’on arrêtait simplement de calquer l’emploi du temps de nos enfants sur le nôtre.

Évidemment cette tendance a un nom, l’hyperparentalité, phénomène qui touche les parents trop exigeants vis à vis d’eux-mêmes, animés par le désir de bien faire, en donnant à leurs petits toutes les chances de réussir dans l’avenir… sauf que l’enfant, lui, à son âge, ne trouve de sens que dans l’ici et le maintenant. Quel intérêt alors que de les encombrer de nos désirs de réussite, de combler à tout prix ces heures de temps que nous ne pouvons leur accorder ? Pourquoi transformer leur douce enfance en ersatz de notre vie d’adulte stressé, à la limite du burn out, et voler ainsi l’insouciance, les moments d’ennui et les jeux qui vont, mieux que tout, aider nos enfants à se construire ? En cette rentrée où tout est déjà assez compliqué, où les sourires des professeurs sont masqués, où tout est fléché, séparé, réglé, compartimenté, désinfecté et manque tant de spontanéité, foutons la paix à nos enfants (et à nos consciences de control freaks tourmentés). Quant à mes problèmes de biscuits, rassurez-vous. Meilleur ­– et unique – souvenir de rentrée que mon fils a daigné partager avec moi : le donut au sucre servi par sa maison relais en guise de goûter. Depuis ça, adieu culpabilité.

Salomé Jeko
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