Le gauchisme étudiant durant l’après Mai 68

«  Nöt dass se och nach d’UNEL futti schlôen ! »

d'Lëtzebuerger Land vom 23.07.2021

Grève générale en France, « mai rampant » en Italie, printemps de Prague, mais aussi soulèvement contre le régime militaire au Pakistan, mouvement estudiantin au Mexique et révolte étudiante au Japon, l’année 1968 est marquée par une effervescence sociale et politique sans précédent. Cette effervescence gagne aussi le Luxembourg, avec la contestation de la collation des grades et de l’autoritarisme dans l’enseignement secondaire. Les étudiants du Cours supérieur font grève en mai 1968 pour réclamer l’abolition de la collation des grades et les lycéens manifestent à leur tour en avril 1971 contre le renvoi de plusieurs élèves du Lycée classique de Diekirch. La contestation des structures et des organisations établies a aussi des conséquences pour les organisations traditionnelles du milieu étudiant luxembourgeois, dont l’UNEL. En quelques années, l’Association luxembourgeoise des universitaires catholiques (ALUC) se retire de l’UNEL, l’Association générale des étudiants luxembourgeois (Assoss) se déchire dans des querelles intestines et l’UNEL coupe les liens avec les cercles étudiants luxembourgeois dans les villes universitaires (les « amicales »). Une partie des étudiants politisés par les événements de Mai 68 dénoncent l’ancienne UNEL, dominée par l’Assoss et l’ALUC, comme corporatiste et appartenant à un monde politique périmé. Durant la première moitié des années 1970, l’UNEL se « cartellise » et devient un terrain d’affrontement entre les nouvelles organisations d’extrême gauche, trotskiste et maoïstes, et les organisations de jeunesse des partis constitués, le Parti ouvrier socialiste luxembourgeois (LSAP), le Parti démocratique (DP) et le Parti communiste luxembourgeois (KPL). Cette expérience de la cartellisation affaiblit l’UNEL, qui trouve néanmoins un nouveau souffle vers le milieu de la décennie, revitalisation qui en fin de compte n’est pas durable et limitée à une génération militante, cycle qui se répétera par la suite.

Nouvelles organisations politiques après Mai 68

La « cartellisation » qui en vient à caractériser le fonctionnement de l’UNEL est précédée par des luttes intestines qui voient successivement les piliers traditionnels de l’UNEL se désagréger. Lors du congrès de Pâques de 1969, le président de l’UNEL, l’étudiant en droit Roland Michel, adhérent de l’ALUC et du Parti chrétien-social (CSV), démissionne suite à l’adoption de positions « contestataires » soutenues par les étudiants de Louvain et par l’Assoss. Par la suite, l’ALUC annonce publiquement son retrait de l’UNEL, parce qu’elle juge les orientations adoptées « anti-statutaires ». Au même moment, la deuxième association estudiantine traditionnelle, l’Assoss, connaît de vifs conflits internes. En 1969, les fédérations facultaires rompent avec l’UNEL (les juristes de l’ALED, les pharmaciens de l’ALEP, les étudiants en médecine de l’ALEM, les ingénieurs de l’ANEIL et les étudiants en sciences sociales de la FSS).

Lors du congrès de décembre 1971, l’UNEL décide de séparer les cercles de l’UNEL et les cercles « apolitiques, folkloriques et rétrogrades » dans les villes universitaires (qui se regroupent sous le nom d’Association des cercles d’étudiants luxembourgeois à partir de 1984). Suite à ces départs et séparations en série, les organisations de jeunesse des partis de gauche prennent le relais comme forces structurantes de la vie interne de l’UNEL. L’UNEL devient ainsi un cartel de quatre groupes étudiants de gauche et d’extrême-gauche, après le départ des étudiants libéraux liés au Parti démocratique : le Sozialistischer Luxemburger Studentenverband qui prend le nom d’Étudiants socialistes en 1972 (proche du LSAP), les cercles Spartacus d’obédience trotskiste (proches de la Ligue communiste révolutionnaire, LCR), le Kommunistischer Studentenverband d’obédience maoïste (proche du Kommunistischer Bund Luxemburg, KBL) et l’Orientation syndicale (proche du KPL).

Les luttes de tendance dans l’UNEL sont précédées par des conflits aigus dans l’Assoss, l’organisation traditionnelle du libéralisme de gauche au Luxembourg. L’Assoss était en premier lieu une organisation étudiante, mais comptait également parmi ses membres des lycéens. Les « anciens », souvent proches des libres penseurs et de la franc-maçonnerie, continuaient aussi à jouer un rôle dans le fonctionnement de l’association.1 L’Assoss se divise entre « traditionnalistes », proches du Parti démocratique, des socialistes et du Parti communiste, et « contestataires », inspirés par l’esprit de Mai 68. Une fois que les contestataires de l’Assoss ont pris le dessus sur les traditionnalistes en décembre 1969, ils renomment l’Assoss en Assoss-Gauche socialiste et révolutionnaire et élisent comme président le militant trotskiste Robert Mertzig, étudiant en sciences humaines. La Gauche socialiste et révolutionnaire (GSR), qui édite le Klassenkampf et la Ro’d Wullmaus, voit cohabiter pour un court temps militants maoïstes et trotskistes. La GSR regroupe surtout des étudiants et élèves du secondaire influencés par la contre-culture et la vague contestataire internationale. Du point de vue politique, la GSR est une organisation hétérogène, un « bric-à-brac de tous les courants et opinions possibles et impossibles »2, dans laquelle le courant trotskiste, fort de ses contacts internationaux déjà établis, se démarque par une certaine cohérence organisationnelle et idéologique. À l’exemple de la génération de Mai 68 en France, le sociologue Gérard Mauger a souligné les contradictions du « style gauchiste », qui caractérise aussi la GSR, de même que les organisations qui vont lui succéder : « un métissage de populisme et d’ascétisme, de dogmatisme et d’anti-intellectualisme, de spontanéisme et de dogmatisme, d’ouvriérisme et d’élitisme, de marxisme-léninisme et d’anticommunisme, en proportions variables, hybridation d’habitus bourgeois ou petit bourgeois par intériorisation d’une vision intellectuelle, c’est-à-dire à la fois théorique et romanesque, du peuple. »3

En septembre 1970, les trotskistes, dirigés par Robert Mertzig et deux jeunes enseignants du secondaire, Marc Reckinger et Roland Pierre, font scission pour fonder la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), tandis que les maoïstes gardent, dans un premier temps, le nom GSR. Dans le nouvel « organe central » de la LCR, qui conserve le titre Klassenkampf, les raisons de la scission sont décrites dans les termes suivants : « Malgré le fait que la GSR s’est revendiquée en paroles de l’internationalisme, elle n’était pas prête à en tirer les conséquences et à rallier la seule internationale révolutionnaire, la IVe Internationale, afin de combattre la bourgeoisie internationale. Pour cette raison, les marxistes-révolutionnaires dans la GSR ont fait scission pour fonder la LCR » (Klassenkampf, avril 1971). En janvier 1972, la GSR prend le nom de Kommunistischer Bund Luxemburg (KBL), avec, comme organisation étudiante, le Kommunistischer Studentenverband (KSV). L’évolution de la GSR vers le KBL s’accompagne d’une autocritique de la politique menée jusqu’alors par la GSR et d’un processus de sélection des futurs adhérents : « Afin d’éviter que des éléments instables ne se frayent un chemin dans le KBL, il n’y a pas eu d’automatisme dans le passage de la GSR vers le KBL [...]. Par conséquent, des discussions approfondies ont été menées avec chaque camarade qui a soumis sa candidature pour adhérer au KBL. Au cours de ces discussions, tous les problèmes politiques et personnels du candidat ont été discutés afin de créer les conditions d’une organisation vraiment solide. Ce n’est qu’après un examen intensif des candidats qu’on a statué sur leur admission » (Rote Fahne, février 1972).

Les adhérents de ces deux organisations d’extrême gauche sont à ce moment-là dans leur grande majorité des lycéens et des étudiants sans expérience politique préalable4, impressionnés par les événements internationaux des années 1970. Beaucoup d’entre eux se retrouvent dans l’UNEL, dans laquelle ils transposent leur approche de la politique fondée sur une vision dichotomique du monde politique reposant sur un clivage entre révolutionnaires et réactionnaires. Dans un petit pays dépourvu d’université, dont les jeunes poursuivent leurs études à l’étranger, les nouveaux militants gauchistes s’inspirent étroitement auprès des organisations d’extrême gauche à l’étranger. Les militants trotskistes, dont beaucoup effectuent leurs études en Belgique, à Bruxelles, Louvain et Liège, prennent ainsi pour référence le courant trotskiste belge qui fonde en 1971 la Ligue révolutionnaire des travailleurs5, dont le représentant le plus connu est Ernest Mandel, et la Ligue communiste en France, dont les principaux dirigeants sont Alain Krivine et Henri Weber6. En 1973, douze des 43 membres de la LCR7 font partie de la « cellule » de Bruxelles de la LCR. Le KBL, dont de nombreux militants étudient à Freiburg, Heidelberg8 et Tübingen, s’inspire surtout auprès du Neues Rotes Forum de Heidelberg (où le principal dirigeant du KBL, Charles Doerner, effectue ses études) et du Kommunistischer Bund Bremen, qui fusionnent en 1973 avec d’autres organisations pour fonder le Kommunistischer Bund Westdeutschland (KBW), dont le noyau dirigeant est composé d’anciens étudiants de Heidelberg. Le KBW a fait figure de modèle à suivre pour le KBL. Ces transferts transnationaux et l’imitation de modèles étrangers ne se limitent cependant pas à l’extrême gauche. Les militants du Parti communiste s’inspirent par exemple auprès de l’UNEF-Renouveau en France, dirigée par des militants du Parti communiste français, et du Marxistischer Studentenbund Spartakus, proche du Parti communiste ouest-allemand.

Gauchistes et « commissaires »

L’âpreté des débats au sein de l’UNEL durant la première moitié des années 1970 ne découle pas seulement de la confrontation entre la gauche réformiste ou libérale et l’extrême gauche, mais aussi de la concurrence que se livrent les deux principaux courants d’extrême gauche, la LCR et le KBL. À défaut de percer parmi les ouvriers de l’industrie, les deux organisations partagent un même public cible, la jeunesse étudiante, et l’UNEL, qui affiche à ce moment encore plus de 600 adhérents, devient l’un des terrains où s’exerce leur concurrence.

En 1971, lors du congrès de Noël de l’UNEL, les trotskistes, regroupés dans le courant Spartacus, et les maoïstes, sous le sigle KSV, représentent près de la moitié des délégués. Spartacus est surtout présent à Bruxelles, Louvain et Liège, tandis que le KSV est implanté à Freiburg, Heidelberg et Tübingen. Les deux courants d’extrême gauche font front commun pour faire adopter une motion, introduite par Spartacus, préconisant la séparation entre les cercles de l’UNEL et les cercles étudiants dans les villes universitaires (les « amicales »). Dans un bulletin édité par les cercles Spartacus, la séparation avec les cercles étudiants, mais aussi le départ ultérieur du courant libéral, sont présentés comme des acquis majeurs : « Cette restriction du champ politique au sein de l’UNEL [...] est un acquis du mouvement étudiant luxembourgeois et doit donc être défendue comme tel.»9 Dans les années qui suivent, la LCR se félicite à maintes reprises de la rupture avec une « UNEL corporatiste [...] dans laquelle n’importe quel réactionnaire pourrait sévir » (Spartakus, février 1975). Malgré ce succès des gauchistes, le congrès ne parvient pas à se mettre d’accord sur une nouvelle direction, l’extrême gauche refusant de former un bureau national et d’assumer la direction de l’UNEL. Un « commissariat » de trois membres, l’étudiant en droit André Lutgen (« marxiste-léniniste » à l’époque), l’étudiant en médecine José Thill (décédé prématurément) et Jean-Paul Wictor, est élu. Lors du congrès de Noël de 1972, un nouveau commissariat est formé. Composé d’André Lutgen, de Norbert P. Willy Klein et de Sylvie Cappuci, il reste en place jusqu’au congrès de Noël de 1973. Le juriste et politologue Michel Delvaux, membre du LSAP, critique dans le Letzeburger Land le rôle de l’extrême gauche dans l’UNEL : « Le fait de ne pas prendre possession du bureau et de maintenir trois commissaires-priseurs consentants ne parvient pas à dissimuler que leur mainmise [celle de l’extrême gauche] est totale et qu’il n’y a plus rien à faire à l’UNEL pour des gens d’un autre avis » (Letzeburger Land, 7 avril 1972).

L’extrême gauche polarise désormais l’UNEL. En 1972, lors d’une entrevue des commissaires désignés par le congrès avec le ministre de l’Éducation nationale, Jean Dupong, celui-ci encourage les commissaires de l’UNEL « à mobiliser afin d’obtenir la majorité contre les maoïstes et trotskistes au prochain congrès », selon le rapport de cette entrevue.10 Dans leur propre compte-rendu de la réunion, plus détaillé, les militants maoïstes affirment que Dupong aurait fait de la mise à l’écart de l’extrême gauche une précondition à la continuation du versement de la subvention du ministère de l’Éducation nationale à l’UNEL : « Jô, wösst der, Jongen, et ass mir egal, ech finanze’eren iech döst Jôr dât Expériment dô nach. Da musst der kucken, dass der UNEL eröm an d’Hand kritt. Nöt dass se nô der Assoss och nach d’UNEL futti schlôen ! […] Dât sinn also de’ Trotzkisten a Maoisten. Da musst der kucken, dass der de’ meschter gidd. » (« Alors, vous savez les gars, cela m’est égal, cette année je vous finance encore cette expérience. À vous de reprendre en main l’UNEL. Faudrait pas qu’après avoir mis en morceaux l’Assoss, ils cassent en plus l’UNEL ! […] Alors, c’est des trotskistes et maoïstes. À vous de prendre le dessus sur eux. ») (Kommunistische Studentenzeitung, 4 avril 1972).

Lors du congrès de Pâques de 1972 de l’UNEL se forme une coalition « inhabituelle et contre nature pour la sauvegarde de l’UNEL » (Letzeburger Land, 7 avril 1972) entre le Cercle des étudiants libéraux (CEL), présent à Aix-en-Provence et Zurich, la Jeunesse progressiste luxembourgeoise du Parti communiste, et les étudiants membres du Parti socialiste, implantés surtout à Bonn, Nancy et Munich. Cette alliance, fondée sur l’opposition aux gauchistes, échoue à conquérir la majorité. Suite à cette tentative avortée, le CEL, alors présidé par Jacques-Yves Henckes, quitte l’UNEL. Dans une analyse du phénomène gauchiste dans le Letzeburger Land, Michel Delvaux souligne, à propos des luttes de tendance dans l’UNEL, que l’extrême gauche « a fait preuve d’un esprit de tactique et d’une préparation psychologique mettant cruellement en évidence la faiblesse, les désaccords et l’individualisme de ses adversaires » (Letzeburger Land, 8 mars 1974). Au-delà de leur force de frappe militante, le relatif succès des militants gauchistes en milieu étudiant tient sans doute aussi à leur adéquation avec l’esprit de Mai 68 et un esprit contestataire qui pousse à questionner les inégalités Nord-Sud, la société de consommation ou l’économie de marché. Comme il a été montré à l’exemple de militants syndicalistes étudiants en France, des rhétoriques radicales, la maîtrise d’une vulgate marxiste et un style de vie rythmé par l’engagement politique peuvent apparaître attrayants pour beaucoup de lycéens et d’étudiants au début des années 1970.11

Le fait que la LCR et le KBL, malgré leur relative position de force, ne veulent pas siéger au bureau national de l’UNEL est aussi dû à leurs désaccords politiques. En effet, les militants de la LCR considèrent l’UNEL en premier lieu comme un cartel politique et un terrain de recrutement, et non pas comme une organisation ayant vocation à représenter le milieu étudiant dans sa diversité. Dans un article publié en décembre 1972 dans le mensuel de la LCR, Klassenkampf, qui vise à expliquer les visées de l’intervention des cercles Spartacus dans l’UNEL, un militant de la LCR affirme que l’UNEL est « dépassé historiquement » (« historisch überlebt ») et que la priorité est au renforcement des cercles Spartacus. À l’image des militants de la LCR en France qui quittent à ce moment l’Union nationale des étudiants de France (UNEF)12, les militants trotskistes au Luxembourg cherchent surtout à conquérir l’hégémonie sur ce qu’ils nomment « l’avant-garde large », et un travail syndical d’organisation de la masse des étudiants ne les intéresse que fort peu. Le moyen d’action que préconise la LCR sont la formation de « comités d’action » qui doivent mobiliser les étudiants sur des enjeux concrets13. Cependant, tant que les cercles Spartacus animés par la LCR n’ont pas acquis suffisamment de crédibilité, l’UNEL reste « un objet d’intervention nécessaire » : « Nous allons donc rester dans l’UNEL, construire les cercles de base de l’UNEL, mais seulement dans la mesure où nous facilitons ainsi le développement d’une nouvelle structure » (Klassenkampf, décembre 1972). Au même moment, un rapport interne de la « commission étudiante » de la LCR précise sans ambages : « Il est clair que nous boycottons toutes les tentatives de sauver l’UNEL, y compris les propositions maoïstes.»14

Tout en voulant imposer ses orientations au sein de l’UNEL, le KBL cherche, contrairement à la LCR, à construire l’UNEL comme mouvement plus large : « L’objectif que nous visons à travers notre politique dans UNEL est la construction d’une organisation de masse véritablement démocratique de tous ceux qui sont en formation. » (Kommunistische Studentenzeitung, 29 décembre 1971). Cela présuppose néanmoins, aux yeux des militants du KSV, une refonte complète de l’organisation, puisque les étudiants sont appelés à occuper seulement « une place limitée » dans l’UNEL du futur. Leur devoir serait de soutenir « ceux qui sont les plus défavorisés dans le système de formation, les apprentis et les jeunes travailleurs » (Kommunistische Studentenzeitung, 29 décembre 1971).

La dénonciation des professionnels de la politique et des « bureaucrates » syndicaux est récurrente dans le discours tant des militants maoïstes que trotskistes. Contrairement aux militants trotskistes, qui se cantonnent la plupart du temps à un style polémique dogmatique avec de longs développements sur la « méthodologie marxiste », les maoïstes pratiquent plus volontiers l’injure ad hominem et un parler « populaire », dont témoigne notamment la Ro’d Wullmaus.

Éphémère alliance entre socialistes et maoïstes

Lors du congrès de Noël de 1973, une éphémère alliance se noue entre le KSV et les Étudiants socialistes (ES), un groupe de travail créé au sein de l’organisation de jeunesse du LSAP, les Jeunesses socialistes (JS). Cette alliance marginalise les militants trotskistes et met fin au rôle des commissaires. Lors de l’élection du bureau national, les ES et le KSV proposent chacun quatre candidats, et annoncent exercer la fonction de président à tour de rôle.15 Un an plus tard, lors du congrès de Noël de 1974, les ES réussissent à constituer seuls une majorité, avec un programme d’action intitulé « Solidarité des étudiants avec la classe ouvrière et les masses laborieuses ».16 Les ES se donnent comme objectif au sein de l’UNEL de « fédérer le plus d’étudiants possible derrière un programme progressif ».17 Ceci présuppose à leurs yeux de dépasser « la méthode de travail fractionnelle qui a prévalu jusqu’ici [...] en faveur d’une méthode de travail qui inclut tous les membres intéressés18», notamment en créant des groupes de travail. Les JS et les ES prennent à cette époque des positions critiques par rapport à la politique du LSAP qui participe au gouvernement social-libéral formé en 1974. En 1975, les ES au sein de l’UNEL avaient par exemple envisagé d’organiser une « occupation » des locaux du ministère de l’Éducation nationale, dirigé par le socialiste Robert Krieps, à laquelle ils ont cependant fini par renoncer19.

Durant cette période apparaissent deux autres courants dans l’UNEL, la tendance UNEL-Renouveau, proche du KPL et animée principalement par l’étudiant en droit à Paris Serge Urbany et l’étudiant en médecine à Grenoble Carlo Steffes, et un éphémère Cercle des étudiants critiques, animé par l’étudiant en science politique à Paris Mario Hirsch et par l’étudiant en droit Jim Linden. Faisant son apparition lors du congrès de Pâques de 1972, le courant UNEL-Renouveau affiche comme but le retour de l’UNEL aux principes du syndicalisme étudiant et de la Charte de Grenoble de l’UNEF. À partir de 1973, ce courant s’intitule Orientation syndicale. Présent principalement dans les cercles UNEL de Paris et de Grenoble, ce courant préconise une concentration sur des revendications matérielles, une collaboration étroite avec les syndicats ouvriers et la création de commissions paritaires État-syndicats-UNEL pour discuter des subsides et des logements étudiants. Le KPL peine cependant à développer sa présence dans l’UNEL. La sociologie du Parti communiste reste axée sur les ouvriers de la sidérurgie et le parti compte peu d’intellectuels parmi ses membres. En outre, aux yeux d’une partie de la jeunesse, la ligne anti-gauchiste intransigeante du KPL apparaît sans doute comme sectaire. Un rapport sur la jeunesse que René Urbany présente à une conférence du parti en mars 1972 est emblématique de cette intransigeance. Le futur président du KPL y rappelle que le comité central appelle « tous les membres du parti [...] à combattre sans pitié les ultras maoïstes et trotskistes partout où ils se livrent à leur travail de sape ».20 Cette ligne anti-gauchiste est aussi déclinée par l’organisation de jeunesse du KPL, la Jeunesse progressiste luxembourgeoise, qui dénonce le CLAN-Élèves socialistes indépendants, qui éditent la Ro’d Wullmaus, dans les termes suivants : « En fin de compte, le CLAN n’est rien d’autre qu’une clique sectaire de tristes aventuriers de gauche, incapables de développer une large lutte de masse, hostiles aux forces progressistes et donc – consciemment ou inconsciemment – très utiles à la bourgeoisie. »21

Si l’UNEL entre ainsi en résonnance avec l’humeur anti-institutionnelle et contestataire des années qui suivent Mai 68, les différents protagonistes du débat interne ne parviennent pas à définir un fondement partagé pour l’action de l’UNEL après le refus du modèle du syndicalisme étudiant et de la conception de l’étudiant comme « jeune travailleur intellectuel », selon l’approche de la Charte de Grenoble. La confrontation des points de vue aboutit, au contraire, à une paralysie de l’UNEL, en particulier pendant la période des « commissariats », qui fait qu’elle peine à exercer une influence sur les débats marquants de cette première moitié des années 1970 dans le domaine de l’enseignement. Les différents courants ne parviennent par exemple pas à se mettre d’accord sur une alternative au système des subsides remboursables pour financer les études. Les militants d’extrême gauche refusent ainsi que l’UNEL participe à la commission des subsides du ministère de l’Éducation nationale. Spartacus et, dans un premier temps, le KSV y voient une intégration aux institutions « bourgeoises » et une caution donnée à la politique du gouvernement. Les ES, tout comme les étudiants proches du KPL (l’Orientation syndicale), réclament, quant à eux, l’élargissement de la commission des subsides aux syndicats ouvriers, et cherchent de manière générale à tisser des liens avec les syndicats. Lors d’une entrevue, le ministre de l’Éducation nationale, Robert Krieps, rappelle aux représentants de l’UNEL que la grande majorité des étudiants ne remboursent de toute façon pas les subsides reçus : « Le problème spécifique des subsides remboursables n’en est pas un, parce qu’en réalité la plupart des subsides ne sont pas remboursés, et cela ne changera pas à l’avenir. » 22

En outre, l’UNEL peine à faire une place dans ses instances au nombre croissant de jeunes femmes qui entament des études universitaires durant les années 1970. Alors que l’UNEL avait été présidée par une femme en 1968, Alice Harf, à un moment où relativement peu de femmes effectuaient des études supérieures, la part des femmes dans les deux commissariats et les bureaux nationaux formés durant la première moitié des années 1970 est très faible. En 1974, Landi Casali est la seule femme à faire partie du bureau national et en 1975 seule Marie-Josée Kerschen y siège..

1 Wehenkel, Henri, « L’ASSOSS et ses caricatures 1962-1968 », Argumenter, mars 1982.
2 Roubac, Charles (pseudonyme de Robert Mertzig), « Methodisches zur Analyse des KBL », Kommunistische Texte Aktuell, no. 8, [Dezember] 1972.
3 Mauger, Gérard, « Gauchisme, contre-culture et néo-libéralisme : pour une histoire de la génération de Mai 68ʼ », in CHEVALIER Jacques (éd.), L’identité politique, Paris : Presses Universitaires de France, 1994.
4 La LCR publie en juin 1973 des statistiques sur ses adhérents dans le Klassenkampf. L’âge moyen des militants de la LCR est de 22 ans. Seulement 26 % de ses adhérents poursuivent une activité salariée. Si le KBL cherche à se donner une image quelque peu plus « ouvrièriste », il est vraisemblable que la structure de sa base militante n’est pas sensiblement différente.
5 Hupkens Simon, « La Ligue révolutionnaire des travailleurs (LRT), 1971-1984 », Courrier hebdomadaire du CRISP, 10, 2017, p. 5-88
6 Johsua, Florence, Anticapitalistes: une sociologie historique de l’engagement, Paris : La Découverte, 2015.
7 LCR, « Studentenkommission vom 28.10.73 ».

8 Böke, Henning, Maoismus: China und die Linke – Bilanz und Perspektive, Stuttgart : Schmetterling Verlag, 2007 ; Gehrig, Sebastian ; Mittler, Barbara ; Wemheuer, Felix (éd.), Kulturrevolution als Vorbild. Maoismen im deutschsprachigen Raum, Frankfurt-am-Main : Peter Lang Verlag, 2008 ; Krier, Frédéric, « Pekings fünfte Kolonne. Zur Geschichte der Luxemburger Marxisten-Leninisten-Gruppen », forum, no. 276, mai 2008, p. 36-40.

9 Karier, J. J., « Die UNEL als strukturelle Basis des Korporatismus », Spartacus, Spezial Kongress, non-daté [décembre 1974].

10 UNEL, Rapport du congrès de Pâques 1972.

11

Juhem, Philippe, « Entreprendre en politique. De lʼextrême gauche au PS : La professionnalisation politique des fondateurs de SOS-Racisme », Revue française de science politique, 51(1), 2001,
p. 131-153.

12

Yon, Karel, « Modes de sociabilité et entretien de l’habitus militant », Politix, no. 2, 2005, p. 137-167.

13

LCR, « Wofür die Revolutionäre kämpfen » Manifest der LCR, avril 1974.

14

LCR, « Rapport de la commission étudiante du 29 décembre 1972 ».

15

UNEL, Bulletin de liaison, janvier 1974.

16 UNEL, Bulletin de liaison, janvier 1975.

17 Ibid.

18 Ibid.

19 LCR, « Bericht der Ausbiko vom 29.12.1975 ».

20 KPL, Die Kommunisitische Partei – die Partei der Jugend, 1972.

21 Tract, Jeunesse Progressiste Luxembourgeoise, « KU-KLUX-CLAN », non-daté [datant probablement de 1970].

22 « Unterredung von Mitgliedern des UNEL-Büros mit Unterrichtsminister Robert Krieps », UNEL, Bulletin de liaison, septembre 1974.

Frédéric Krier est historien de formation et docteur en philosophie. Il est membre du bureau exécutif de l’OGBL. Adrien Thomas, docteur en science politique, est chercheur au Luxembourg Institute of Socio-Economic Research.

Cet article fait partie d’une histoire de l’Assoss et de l’UNEL à paraître en octobre 2021 sous le titre Générations. Assoss – Unel : 1912-2022 aux éditions capybarabooks.

Adrien Thomas, Frédéric Krier
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