CinÉmasteak

Un film dont le spectateur est le héros

d'Lëtzebuerger Land du 02.02.2024

Cinéaste de l’absurde dès son premier long-métrage (Nonfilm, 2001), Quentin Dupieux est un artiste prolifique (sept films réalisés depuis 2018), aussi à l’aise derrière la caméra qu’aux platines (le fameux Mr Oizo, c’est lui). À peine digère-t-on le surprenant et tumultueux Yannick (2023), sorti en France il y a six mois, qu’un nouvel opus de Dupieux dédié à un grand peintre espagnol (Daaaaaali, 2024) occupe déjà les écrans français. Sans compter les deux longs-métrages qu’il est sur le point d’achever, Braces et À notre beau métier… À ce rythme-là, Dupieux aura dans quelques années une filmographie plus importante quantitativement qu’un Godard ou qu’un Fassbinder, pour citer deux autres stakhanovistes du cinéma.

Yannick semble toutefois revêtir un statut à part au sein de la filmographie du réalisateur, bien qu’il en partage certains traits caractéristiques, notamment d’être assez court pour un long-métrage à peine 1h07. L’une des raisons de cette concision tient aux anecdotes qui servent d’intrigues à ses récits reposant sur peu de choses, telles l’inquiétante réflexivité d’un tournage aux contours incertains (Nonfilm ou encore Réalité), la présence d’un objet délié de sa fonction utilitaire (le pneu en roue libre de Rubber, comme le conduit magique aux vertus rajeunissantes de Incroyable mais vrai), ou encore une obsession fétichiste menée jusqu’au terme de sa logique de mort (la terrifiante quête d’une veste en daim dans laquelle se lance Jean Dujardin dans… Le Daim). Son dernier opus consacré à Salvator Dali ne fait que confirmer ce tropisme surréaliste où rêve et psychanalyse font bon ménage, pour le plus grand bonheur de l’art qui voit ses puissances non freinées par les impératifs du réalisme et des convenances sociales. Fantaisistes, loufoques, grinçantes, les fables de Dupieux contribuent à renouveler un cinéma français longtemps cantonné à une approche sociale ou à des huis-clos petits-bourgeois. Il est à rapprocher de ce point de vue de Bertrand Mandico (lire son interview en page 21), cet autre trublion du cinéma français enclin à quitter le monde tel qu’il est (horrible, donc) pour le réenchanter par tous les moyens illusionnistes offerts par le cinéma (Fassbinder, là encore, n’est pas loin).

Yannick ne se laisse pas cependant réduire à un formalisme divertissant et quelque peu gratuit — piège de la facilité dans lequel tombent parfois certains films de Dupieux. Tourné en pirate, sans le moindre financement préalablement obtenu, c’est un film spécialement taillé pour la stature toute nouvelle de l’acteur à part qu’est Raphaël Quenard, fraîchement révélé dans Les chiens de la casse (2023) de Jean-Baptiste Durand. Présent déjà dans la distribution de Mandibules (2020) et de Fumer fait tousser (2022), l’acteur incarne dans Yannick un spectateur rebelle à la médiocrité du divertissement qu’il est venu voir depuis sa banlieue lointaine. Son phrasé comme ses gestes singuliers le marquent au corps, trahissent l’endroit d’où il vient, face au prestige et aux conventions écrasantes du lieu (un théâtre). La portée politique du film est manifeste, comme jamais dans la filmographie de Dupieux. Elle l’est plus encore en regard de sa fin que l’on devine tragique, où le recours au GIGN signe un funeste retour à l’ordre face à quelque chose d’alternatif qui commençait à prendre. Un citoyen ordinaire, non écouté, pris de haut par les comédiens interrompus, puis massacré par les violences policières, à l’image des Gilets jaunes et de tant d’autres laissés en hors-champ de l’espace public… Quoi qu’il en soit, Dupieux a entrouvert des coulisses et, dans cette brèche subversive, s’y est allègrement introduite, et jouée, une imparfaite et attachante réécriture du monde.

Loïc Millot
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