Bande dessinée

Madrid sur Seine

d'Lëtzebuerger Land du 23.07.2021

Les grands et petits efforts n’ont pas suffi. Le réchauffement climatique s’est accentué. Deux ans après de nombreux pays africains, l’Italie, l’Espagne et le Portugal sont devenus inhabitables. Quand ce ne sont pas les incendies, ce sont les inondations qui ont chassé les habitants des terres de leurs ancêtres. Des populations entières sont poussées vers le nord par ces catastrophes naturelles et viennent gonflées les déjà longues listes de réfugiés climatiques. C’est l’histoire de Réfugiées climatiques & castagnettes, de David Ratte, la nouvelle série de l’auteur de Toxic Planet, Le Voyage des pères, Mamada, Les Aventures extraordinaires de Père Limpinpin ou encore de Ma fille, mon enfant. Un scénario alarmant, certes, mais pas du tout catastrophe. Un récit non daté, mais qui semble bien se dérouler aujourd’hui, comme une dystopie.

Pour faire face à cette nouvelle vague de réfugiés climatiques, la France a mis en place un ministère de l’Écologie et de la Crise climatique. Celui-ci réquisitionne désormais toutes les surfaces habitables libres pour loger ces nouveaux arrivants. Les bureaux, les maisons et les appartements vides, bien sûr, mais aussi les chambres d’amis dans les appartements, voire les canapés lits dans les studios. Bon gré ou mal gré, les Parisiens doivent ouvrir leurs portes et les accueillir chez eux, en échange d’un petit chèque mensuel. Il n’y a que les propriétaires et habitants des chambres de bonne qui semblent épargnés par cette nouvelle règle, ainsi que les personnes souffrantes pouvant présenter un certificat médical.

Louis a bien essayé d’en obtenir un, car le jeune homme est empli de tocs et il n’est pas à l’aise en société. Même pas avec sa copine, la très BCBG Bérénice qui attend depuis cinq ans que Louis accepte qu’ils s’installent ensemble. Pas de chance pour le jeune homme, sa psy pense au contraire que, dans son cas, « participer à l’effort collectif peut même avoir un effet très bénéfique ». Le voilà obligé à partager son joli trois pièces du seizième arrondissement avec une Espagnole : Maria del Pilar Gomez y Gomez. « Habituellement, on classe les gens par sexe, mais on a considéré qu’il serait plus judicieux de ne pas séparer cette dame de ses petits-enfants », explique la représentante du ministère. Et en effet, si Louis, au rez-de-chaussée hérite de la grand-mère, ses voisins du troisième étape accueillent de Kiko, le petit-fils, tandis que la voisine du quatrième devra partager son chez-elle avec la jeune Nieves. Cette dernière est d’ailleurs la seule de la famille à parler français, enfin, à avoir « quelques notions ». Pour le reste, les habitants devront se contenter du manuel de cohabitation « Bienvenue dans le programme d’aide aux réfugiés – Mode d’emploi et abattement fiscal ». Ça donne envie !

Alors même que les aurelia aurita, autrement dit des méduses aurélie de Méditerranée s’installent dans la Seine aux pieds de la Tour Eiffel, la famille Gomez s’installe au 31 de la rue Norbert Chevalier. Si la coexistence aux troisième et quatrième étages semble se passer sans heurts ou presque – Kiko n’aime pas trop quand des hommes regardent sa sœur – au rez-de-chaussée c’est une révolution qui est en train de se dérouler. Dans l’appartement – où la truculente grand-mère se met à préparer la paella pour un régiment et à inviter tout le voisinage – mais aussi dans la tête du jeune homme qui voit sa tranquillité et ses habitudes très made in (vieille) France, mises à mal.

Avec ce Réfugiées climatiques & castagnettes, David Ratte lance, de manière détournée et avec une pointe d’humour, un cri d’alerte contre la pollution, les changements climatiques et la constante surexploitation que les humains sont en train d’imposer à la planète et à la biodiversité. Ici, pas de grands discours sur notre surconsommation, nos modes de vie égoïstes ou la politique de l’autruche des principaux pollueurs – personnes comme pays –, juste une petite histoire sur les conséquences que tout cela pourrait avoir. Une histoire à hauteur d’homme, qui à première vue pourrait se limiter à cette étrange rencontre entre une vieille Espagnole et un jeune Parisien obligés de cohabiter, mais qui parvient également à parler de sujets graves. L’écologie, on l’aura compris, mais aussi le racisme, la maladie, la bureaucratie excessive, l’individualisme des habitants des beaux quartiers… « Si j’avais su, j’aurais acheté un appartement plus petit » dira même un habitant de l’immeuble. Charmant ! Malgré ses 56 pages, ce premier tome se lit d’une traite et se relit avec plaisir. On attend désormais la suite.

Pablo Chimienti
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