L’entrepreneur hispano-luxembourgeois est inculpé pour faux et usage de faux au Luxembourg au côté de son partenaire d’affaires Éric Lux. Un épisode judiciaire qui s’ajoute à des couacs côté investissement dans le sport et des interrogations quant à ses liens avec la Russie

Année noire pour Gerard Lopez

d'Lëtzebuerger Land vom 03.06.2022

Selon les informations du Land confirmées par le parquet, Gerard Lopez et Éric Lux ont été inculpés dans le cadre de l’instruction sur des soupçons de faux et usage de faux, un délit passible (en correctionnelle) d’un emprisonnement de trois mois à cinq ans de prison. L’affaire est liée aux révélations de la Radio 100,7 en juin 2015 selon lesquelles plusieurs centaines de milliers d’euros ont transité en 2014 entre l’écurie de formule 1, Lotus F1 Team basée au Royaume-Uni, alors propriété du duo d’entrepreneurs, le club de football Fola Esch, alors présidé par Gerard Lopez, et la société Lynx Investments Limited à Hong Kong, propriété d’Éric Lux. 

Le juge d’instruction a clôturé en mars l’enquête au cours de laquelle les deux hommes d’affaires ont été informés de leur inculpation. Il a ensuite transmis le dossier au ministère public qui, la semaine passée, a renvoyé l’affaire devant la chambre du conseil du Tribunal de Luxembourg. L’instance composée de trois magistrats statuera dans les prochains mois sur le renvoi, ou non, des inculpés devant une chambre correctionnelle. Pour l’heure, ils sont à considérer comme innocents. Des membres de la Commission de l’octroi des licences de l’UEFA avait en 2015 signalé l’origine douteuse de deux millions d’euros en provenance de l’écurie d’Enstone, après signalement de l’auditeur du Fola, PWC. Le club eschois avait prétexté un remboursement de dette à son bienfaiteur Gerard Lopez pour les trois quarts du montant. Selon plusieurs sources, le départ du quart restant vers Hong Kong se justifiait par un contrat de cession de droits datant de 2011.

Contacté par l’intermédiaire de l’ancien rédacteur-en-chef de RTL-Télé Alain Rousseau, son homme de confiance au Luxembourg, Gerard Lopez conteste « les infractions qui lui sont reprochées à ce stade ». « Il est confiant que la chambre du conseil, qui ne l’a même pas encore invité à prendre position, pourra écarter les derniers soupçons », écrivent ses conseillers, qui rappellent qu’il appartient à cette instance de décider si un procès se tiendra ultérieurement. Invité à expliquer les transactions financières intervenues entre les entités basées dans différentes juridictions, l’entourage de Gerard Lopez répond que ce dernier a déjà répondu aux autorités « sur ces faits anciens », se retranche derrière le secret de l’instruction, mais rappelle que l’homme d’affaires qui a grandi à Esch a eu pour but durant « ces années (…) de soutenir financièrement les activités sportives du C.S. Fola ». Le partenaire d’affaires de Gerard Lopez depuis 2008 au sein de Genii Capital, Éric Lux, se déclare, lui, « serein et confiant ». « Monsieur Lux souligne qu’il a répondu sereinement et en toute transparence, pièces à l’appui, à toutes les questions qui lui ont été posées par les autorités et ceci pour contribuer à la manifestation de la vérité », écrivent les conseils du patron d’Ikodomos, groupe actif dans l’immobilier. 

Le développement judiciaire luxembourgeois succède à d’autres déboires connus par Gerard Lopez, 51 ans, dans le football professionnel où il s’est investi massivement depuis janvier 2017, date à laquelle il est devenu actionnaire majoritaire du Losc, le club de Lille. Et date à laquelle il a quitté la présidence du cercle sportif Fola Esch, « pour éviter tout conflit d’intérêts », avait expliqué son successeur et fidèle Mauro Mariani. L’arrivée dans le foot hexagonal de l’entrepreneur hispano-luxembourgeois avait suscité la perplexité des observateurs du fait d’un relatif anonymat, ce malgré son rachat en 2010 via Genii Capital de l’écurie française Renault F1. La holding luxembourgeoise est d’ailleurs complètement sortie de son capital au cours du mois de février dernier et Gerard Lopez a en même temps quitté son conseil d’administration. En marge de l’évolution de leur dossier judiciaire, Gerard Lopez et Éric Lux ont cédé les dix pour cent qu’ils détenaient encore dans l’écurie aujourd’hui baptisée Alpine F1 Team. Pour vingt millions d’euros selon leur entourage. Le constructeur français avait racheté en 2015 à MM. Lux et Lopez les autres 90 pour cent, pour une livre sterling.

En 2016, suite à la vraie-fausse annonce de l’acquisition de l’Olympique de Marseille par l’entrepreneur luxembourgeois, la presse s’était interrogée. « Mais au fait, qui est Gérard Lopez ? », avait titré BFM avant de s’appuyer sur des articles de Paperjam qui a été le seul média à détailler l’acte fondateur de la reconnaissance professionnelle de l’homme d’affaires à l’international, la vente de Skype à eBay. Mangrove Capital Partners, la société de capital risque fondée en 2000 par Gerard Lopez, Mark Tluszcz et Hans-Jürgen Schmitz figurait parmi les early investors de la plateforme de téléphonie par internet (Voice over IP). L’article « Coup de maître » paru en 2005 dans le magazine économique et financier luxembourgeois relate comment Gerard Lopez et ses associés ont vendu Skype à la plateforme de e-commerce pour quatre milliards de dollars, « des montants qui donnent le vertige ». Concernant le bénéfice néanmoins, Paperjam se limite à un « secret bien gardé ». Hans-Jürgen Schmitz lâche seulement que le résultat final pour Mangrove dépasse « au moins cent fois l’investissement initial ». Le lecteur retient qu’on parle de milliards. Le mystère est ensuite entretenu. En juillet 2013, le Herald tribune classe Gerard Lopez parmi les « milliardaires » qui investissent en Formule 1. Et quand le magazine So Foot l’interroge en février 2017 sur la méthode pour devenir milliardaire, Gerard Lopez répond: « Pour ma part c’est en faisant des affaires ! ». Certains commencent néanmoins à douter de sa surface financière, notamment après que L’Équipe a révélé que Gerard Lopez n’avait pas investi son argent pour racheter le Losc. Alors qu’il avait prétendu le contraire, le fameux « pèze de Lopez » évoqué par l’ancien président Michel Seydoux. Dans un article au titre devenu style littéraire au gré des acquisitions de l’homme d’affaires, « Qui est Gérard Lopez, le mystérieux propriétaire des Girondins de Bordeaux ? », le magazine Challenges parle en septembre 2021 de « légende » pour qualifier la fortune de l’intéressé. Lui répond au Monde que Mangrove, dont il est actionnaire significatif, détient des participations dans des sociétés comme Wix ou Workme qui sont introduites au Nasdaq et valent des milliards. (Les associés de Gerard Lopez chez Mangrove ont entretemps communiqué sur une plus-value de deux cent millions d’euros pour la société de capital risque.)

À l’été 2021, en apportant une poignée de millions de fonds propres et en restructurant la dette, Gerard Lopez a littéralement sauvé le club centenaire de Bordeaux dont les finances avaient été rendues exsangues lors des passages de fonds américains. Subtil communiquant, Gerard Lopez s’est mis les fans dans la poche, notamment en rétablissant le logo historique sucré par l’ancienne direction. Les résultats sportifs n’ont, eux, pas suivi. Les Girondins de Bordeaux finissent derniers du championnat de France et chutent en deuxième division. Une abomination pour cette institution du football français. « Si Gérard Lopez n’avait pas repris le club, le risque aurait été bien plus grand que celui de la L2 », affirment aujourd’hui ses porte-paroles. Gerard Lopez assure d’ores et déjà travailler au « meilleur plan possible » pour la saison prochaine en deuxième division. Des coupes substantielles dans les effectifs du club (pléthoriques selon les commentateurs du foot français).

Cette semaine, l’Excel Mouscron, club belge racheté en juillet 2020 par Gerard Lopez, a fait faillite. La chute de ce club de deuxième division a été précédée ces derniers mois par des manques de liquidités. Dans un article paru en décembre 2021, le Journal du dimanche parlait des « ratés de l’empire Gerard Lopez » et évoquait des retards de paiements de salaires qui avaient suscité un vif émoi dans le club. L’homme d’affaires rejette la responsabilité sur son ancien club de Lille qui injectait des sous chez les cousins de Mouscron. « Gravement fragilisé par la crise sanitaire et la rupture décidée de façon unilatérale par le LOSC fin 2021 de leur convention de partenariat, le Club, dont le passif excède largement son actif disponible, est aujourd’hui dans une situation irrémédiablement compromise », fait savoir Gerard Lopez au Land. L’intéressé n’a pas quitté le club du Nord de la France de gaité de coeur. Il a été éjecté par le fonds d’investissement Elliott sur lequel il s’était appuyé en 2017 pour racheter le Losc. La pandémie de Covid-19 avait entraîné une baisse des recettes (à laquelle s’est ajoutée une revue à la baisse des droits TV) et des difficultés pour le débiteur du fonds vautour d’honorer les remboursements. Autre signe de l’adversité entre la nouvelle direction du club et son ancien propriétaire: la plainte déposée par le Losc la semaine passée pour des soupçons d’abus de biens sociaux dans le transfert vers Naples de son joueur-phare Victor Osimhen alors que Gerard Lopez présidait le club. L’équipe du Luxembourgeois, qui a placé le commerce de joueurs (pour plus de pudeur, le monde du football garde le terme anglophone trading) en ressource financière fondamentale, s’enorgueillit de cette vente pour un montant de 71,3 millions d’euros (plus un bonus de dix millions d’euros en fonction des résultats sportifs). « Cette opération a constitué pour le Losc un bénéfice économique incontestable et un record européen pour ce type de transaction », écrivent les conseillers de Gerard Lopez. Cinquante millions d’euros. « Cette opération a été effectuée dans l’intérêt social du Losc », affirment-ils. 

Et dans le contexte de l’agression russe en Ukraine, ont également été stigmatisés les liens entretenus par l’entrepreneur Gerard Lopez et la Russie durant la dernière décennie, et plus particulièrement avec Vladimir Poutine. En novembre 2010, l’homme d’affaires, alors patron de Renault F1, avait (sous les flashs des médias) offert un tour de pilotage de Formule 1 au président russe. En 2014, Gerard Lopez s’était résolument tourné vers la Russie, alors sanctionnée par l’Ouest pour avoir envahi la Crimée. Via GeniiRise, monté avec des cadres de Sberbank, banque dirigée par German Gref, ami de l’ancien ministre socialiste Jeannot Krecké lui même proche de l’entrepreneur hispano-luxembourgeois), il devait financer des projets d’infrastructures de transport d’énergie, notamment en levant des capitaux au Moyen-Orient où il a ses entrées. En février 2016, dans un portrait réalisé par le quotidien espagnol El País, est décrite la relation personnelle entretenue entre le président russe et l’homme d’affaires. Le journaliste qui a accompagné Gerard Lopez en Russie septentrionale (sur la péninsule de Yamal où ce dernier mène ses projets) évoque leurs conversations en allemand, Poutine ayant été agent du KGB en Allemagne de l’Est. « Il est l’un des rares à avoir vu le tsar s’attendrir dans l’intimité de sa datcha au son d’un piano et donner des pommes à ses animaux domestiques », est-il écrit. Gerard Lopez dit ainsi au quotidien ibérique que Vladimir Poutine lui a demandé si la publicité de leur amitié aiderait ses affaires. L’homme d’affaires eschois aurait répondu par l’affirmative et les président russe lui aurait « ouvert toutes les portes, sans avoir à passer un coup de fil ». Le passage n’a pas échappé à la journaliste Catherine Belton qui dans son ouvrage Putin’s people conclut, à la suite du Guardian et du député travailliste John Ashworth, que Gerard Lopez a injecté de l’argent russe dans la campagne pour le Brexit en donnant 400 000 livres sterling au parti conservateur britannique quelques jours avant le référendum en avril 2016. Gerard Lopez conteste fermement et parle de « diffamation ». Il aurait « soutenu un ami dans l’élection au poste de maire de Londres », où il réside quand il n’est pas à Dubaï ou à Luxembourg, en l’occurrence Zac Goldsmith (finalement défait). Le fait que le parti tory était officiellement pour le « remain » accrédite la contestation de Gerard Lopez. Pour déstabiliser l’UE, il eut été plus logique de financer les initiatives de type « Vote Leave », fait remarquer un observateur.

Pierre Sorlut
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