D’un côté, August Clüsserath seul, de l’autre, ils sont trois, pour nous situer entre figuration et abstraction

À plus de cinquante ans d’intervalle

d'Lëtzebuerger Land du 03.06.2022

En fait, elles sont deux. Deux expositions qui a priori n’ont rien en commun, si ce n’est la galerie Nosbaum Reding et les lieux quasi contigus. Quant aux artistes, là encore, tout les sépare, jusqu’au temps où ils ont vécu ou vivent. Pour le visiteur, en fin de compte, un parcours dans l’histoire de l’art, confrontation d’hier et d’aujourd’hui, ce qu’est la peinture, ce qu’elle peut ou veut, à plus de cinquante ans d’intervalle. Le hasard veut que les œuvres des différents artistes aient été faites à peu près au même âge, la cinquantaine, la soixantaine. Pour August Clüsserath, cela ramène aux années soixante de l’autre siècle. Pour Thomas Arnolds, André Butzer et Matthias Schaufler, elles sont toutes récentes. Dans les deux cas, elles portent de la sorte éloquemment témoignage.

August Clüsserath, né en 1899 à Völklingen, compte parmi cette génération d’artistes, allemands en premier, qui ont vu leur élan et leur parcours interrompus brutalement au meilleur moment par la guerre (il avait échappé de justesse à l’enrôlement antérieurement). Et qui ont eu du mal à se faire reconnaître après, en Sarre, non plus, la tendance n’était guère à l’innovation, alors que notre homme était chaque fois dans le coup, de la Neue Sezession, de la Neue Gruppe Saar. Il est mort en 1966, et c’est seulement presque trente ans après que la reconnaissance s’est faite, plus tard encore, tout récemment, à Völklingen, à Dillingen, une rue, un centre portent son nom.

L’exposition est faite d’encres de Chine, la plupart en noir et blanc, quelques papiers autour rayonnent d’une belle couleur rouge, verte, bleue ou violette. On reste dans l’époque de leur création en leur trouvant un geste qui des fois peut rappeler Hartung, une profondeur qui, elle, se situerait du côté de Soulages. C’est dire quand même la qualité, la force surtout, de ces encres qui avaient d’ailleurs un moment rapproché Clüsserath du mouvement ZERO. Chose tout à fait compréhensible avec cet air zen qu’on peut leur attribuer. Et la principale caractéristique est justement dans ce qu’il faut appeler une synthèse aussi hardie, intrépide que réussie, Clüsserath lui-même disant que jedes bild ist eine kühne tat, avant d’ajouter dass in einem bild starke schnitte und kräftige taten geschehen, die sich aber in aller harmonie abspielen, starkes, urtümliches wachstum.

On quitte l’abstraction, du moins dans tel exercice pur qu’on connaît. Et s’il fallait reconnaître, hors le passe-partout de peinture, ou Malerei, quelque chose de commun aux trois artistes allemands de l’autre exposition, on irait vers la figuration, plus mitigée bien sûr, revue et corrigée si l’on veut, et l’on signalerait une présence répétée de l’homme et de l’animal, de quelque facture que ce soit. Démarche plus conceptuelle, comme dans la partie de la toile d’une jambe face à une barre grise, chez Thomas Arnolds ; plus enjouée et expressive ensemble, peinture prise dans un véritable tourbillon, pour les cerf, cheval et berger de Matthias Schaufler ; plus savamment naïve, apparentée à la culture populaire, chez André Butzer et sa Frau am Birnbaum.

Voilà pour les toiles, huile ou acrylique, mais il serait injuste, et tout à fait dommage pour le visiteur, de ne pas mentionner, et bien plus, considérer avec la plus grande attention, les œuvres sur papier qui les accompagnent : crayon graphite pour Thomas Arnolds, pastel pour Matthias Schaufler, pointe sèche pour André Butzer. Le trait d’Arnolds ravit par sa légèreté, cela tient de l’esquisse sans manquer d’épaisseur ; dynamisme et tension se trouvent accrus dans les Golden Boys de Schaufler ; et le propos s’avère plus tranchant chez Butzer. On le constate, plus que de s’attarder à d’éventuelles relations entre les artistes, et au-delà du temps, avec le lointain Clüsserath, il nous appartient ici d’entrer dans des dialogues bien divers, quant aux sujets, quant aux potentialités de la peinture.

Lucien Kayser
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