Belgique

À quand un #MeTooPolitique européen ?

d'Lëtzebuerger Land du 10.06.2022

Tandis qu’en France des plaintes pour viols visent deux ministres en exercice ainsi qu’une ex-star du JT de TF1 (affaires Damien Abad, Gérald Darmanin et Patrick Poivre d’Arvor), en Belgique, une affaire d’agression sexuelle secoue, depuis plusieurs semaines, la commune bruxelloise de Schaerbeek (131 451 habitants).

Le 19 mai, Sihame Haddioui, échevine de la Culture et de l’Égalité des chances, a déposé plainte contre son collègue Michel De Herde, échevin du Budget et de l’Enseignement. « Après plusieurs blagues graveleuses et une remarque à caractère sexuel sur mon physique, ce qui s’est passé lors du conseil communal d’octobre dernier m’a poussé à réagir », dénonce l’échevine écologiste. « Assis à côté de moi, Michel de Herde m’a chuchoté des remarques déplacées sur mon physique, il m’a dit que j’avais de beaux seins, puis, il m’a caressé la cuisse… »

Au pénal, la mandataire a donc décidé de poursuivre son collègue pour « Attentat à la pudeur et sexisme ». Elle exige aussi que celui-ci soit suspendu de ses fonctions le temps d’une enquête en interne. Michel De Herde, lui, nie fermement les accusations mais n’a pas déposé plainte pour diffamation. En arbitre contrainte, la Bourgmestre de Schaerbeek, Cécile Jodogne (membre de Défi, le même parti politique que l’accusé), invoque la présomption d’innocence comme une incompétence légale à suspendre tout échevin de ses fonctions…

En France comme en Belgique, c’est donc un équilibre délicat qui se voit remis en débat. Une opposition entre présomption d’innocence et principe de précaution ; sur fond du très médiatique procès autour des violences conjugales entre les acteurs Johnny Depp et Amber Heard ; cinq ans après le mouvement planétaire #MeToo réhabilitant la parole des femmes victimes d’agressions ou de violences sexuelles.

Signalements et informations

Depuis la plainte de Sihame Haddioui, plusieurs signalements, individuels et anonymes, sont remontés contre Michel De Herde. Selon nos informations, on comptabiliserait entre dix et vingt signalements, mais aucun d’eux n’a, pour le moment, donné lieu à un dépôt de plainte formelle. Une situation finalement reconnue par la Bourgmestre de Schaerbeek dans un communiqué daté du 2 juin.

« Des informations et des rumeurs circulent concernant des témoignages indirects qui confirmeraient des comportements inadéquats de l’échevin [Michel De Herde] », admet Cécile Jodogne. « La commune de Schaerbeek examine les mesures supplémentaires à mettre en place pour permettre les témoignages de personnes qui n’oseraient pas s’exprimer. Ceci permettra d’évaluer la situation, d’assurer un suivi adéquat et de prendre les actions utiles. »

Mais combien y a-t-il de signalements contre Michel De Herde ? Relèvent-ils, tous ou partiellement, de violences sexistes ? En existe-t-il de suffisamment crédibles pour bétonner le principe de précaution et aboutir à la suspension de l’échevin controversé ? Selon Marc Weber, le chef de cabinet de Cécile Jodogne, il est primordial de distinguer entre « signalements » et « informations ». Le premier terme renvoie « à des choses qui, grosso modo, relèvent de la rumeur » ; le second « à des choses spécifiques émises par des personnes crédibles ». « À ce stade, nous avons comptabilisé une dizaine de signalements et deux informations contre Michel De Herde. Le tout, dans le respect et l’écoute de chacun.e.s des protagonistes », poursuit Marc Weber.

Sans nuire à l’enquête, on peut s’interroger sur la nature de ces deux informations évoquées par le chef de cabinet ? « Une personne responsable du bien-être dans notre administration a recueilli le témoignage d’une personne qui souhaite rester anonyme », répond prudemment Marc Weber. « La façon dont ce témoignage a été livré gagne en crédibilité. J’en ignore le contenu mais la Bourgmestre devrait savoir, rapidement, si ce témoignage corrobore ou non la plainte de Sihame Haddioui. La seconde information concerne une dame, que nous connaissons, et qui nous a relayé deux autres plaintes, féminines et anonymes, contre Michel De Herde. Tout cela est en cours de vérifications et, officiellement, nous n’avons rien d’autre. »

Vers un #MeTooPolitique européen ?

De son côté, Défi – le parti dont est membre Michel De Herde – nous confirme l’ouverture d’une procédure interne « menée en toute indépendance ». L’audition de l’échevin quinquagénaire, par les instances de son parti, devrait avoir lieu « dans les semaines à venir ». « À ce stade, nous attendons sa version et n’avons pas d’informations supplémentaires », a déclaré la porte-parole de Défi. Très consciente « de la difficulté des victimes présumées à témoigner, comme du soin et du respect qu’on doit donner à toute parole de ce type, il y a aussi la présomption d’innocence et, pour le moment, l’un ne prévaut pas sur l’autre. » Au terme de la procédure interne, si les accusations contre Michel De Herde venaient à se confirmer, quelle serait la réaction de Défi ? «Si les faits sont avérés, là, nous prendrons une attitude ferme et sévère. »

Épuisée mais déterminée, Sihame Haddioui se félicite de deux avancées. D’une part, la Bourgmestre de Schaerbeek a admis l’existence d’autres signalements issus de son administration contre Michel De Herde. « C’est aussi cette réalité qui m’a poussée à déposer plainte », enchaîne l’écologiste. « D’accord qu’on oppose ma parole à la sienne, mais que fait-on de ces signalements anonymes ? Faute de procédure adéquate, c’est comme si ceux-ci n’existaient pas ! » D’autre part, son second motif d’espoir réside dans l’engagement de Cécile Jodogne « à mettre en place une procédure qui va faire courroie de transmission entre les signalements et les plaintes officielles ». En écho, Marc Weber confirme : « Nous sommes dans l’obligation de mettre en œuvre quelque chose qui permette à ces personnes, qui le souhaitent, de pouvoir témoigner et déposer plainte ».

Le 2 juin dernier, Sihame Haddioui était à Paris pour plaider un #MeTooPolitique belge aux côtés de la militante féministe Alice Coffin, co-fondatrice du #MeTooPolitique français. Entre autres, elles ont rappelé qu’en avril dernier, au Royaume-Uni, la médiatisation de signalements pour « sexual misconduct » contre 56 députés avait aussi fait surgir un #MeToo dans la sphère politique britannique. Premiers pas vers un #MeTooPolitique européen ?

À écouter – et non « entendre » – Sihame Haddioui, il serait plus que temps : « Au-delà de mon cas, le MeTooPolitique est plus que jamais une cause d’actualité européenne. Ce qui n’est plus acceptable dans tous les milieux l’est encore moins en politique ! Il y a aussi quelque chose de révoltant dans ce manque de courage et cette omerta du monde politique dès qu’il est question des violences sexuelles. »

Olivier Mukuna
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