Les ravages de l’ultracrépidarianisme – Mythologies web (2)

« I have done my research »

d'Lëtzebuerger Land du 10.06.2022

En automne 2021, la rappeuse américaine Nicky Minaj, interrogée à propos de son statut vaccinal répondit – par un tweet cela va de soi – qu’elle allait se faire vacciner « lorsque je penserai avoir fait assez de recherches » (« once I feel I’ve done enough research »). Il y a fort à parier que ces recherches, elle allait les mener surtout sur Facebook et Twitter. Depuis le début de la pandémie de la Covid, les réseaux sociaux fourmillent en effet de « sachants » nous assurant que nous pouvons leur faire confiance parce qu’ils ont fait leurs recherches :

« You can trust me, I have done my research !  » Toutes ces « recherches » se rejoignent dans une même conclusion : la recherche « officielle » concernant la Covid, et en particulier la vaccination des populations, est un complot des entreprises pharmaceutiques, des gouvernements, de Bill Gates, de la finance juive, ... Le but des comploteurs ? Escroquer les gens, leur implanter des micro-chips pour les contrôler, les rendre malades pour augmenter la vente de médicaments, voire les exterminer pour instaurer le règne des satanistes ou des extra-terrestres.

Dans la liste des militants anti-vax et plus généralement anti-science en ligne on trouve de tout : dans le désordre, des millénaristes, des naturopathes, des avocats, des médecins généralistes adhérents de la médecine holistique, des politiciens, des membres de sectes religieuses, des militants écolos, des chercheurs réputés mais travaillant dans des domaines éloignées de l’épidémiologie convaincus qu’ils feraient de meilleurs épidémiologistes, sans parler des innombrables quidams qui ont décidé qu’on ne les aura pas. Ceux qui sont absents, ce sont les épidémiologistes, donc les véritables spécialistes du sujet. Ce n’est pas un hasard.

Les complotistes du web 2.0. onctionnent en effet selon le mode de l’« ultracrépidarianisme ». Le terme vient d’une anecdote célèbre racontée par Pline l’Ancien (Histoire naturelle, Livre 35, § 22). Un jour, un cordonnier critiqua le célèbre peintre Apelle pour la manière dont il avait peint une sandale. L’artiste, faisant confiance à l’homme de métier, corrigea la peinture. Le cordonnier, enhardi par ce succès, se mit à critiquer la manière dont il avait peint la jambe, et ainsi de suite. Apelle, finissant par perdre patience, lui dit : « Cordonnier, pas plus haut que la chaussure ! » (« Sutor, ne supra crepidam !») Le syntagme « supra crepidam » a donné naissance par un processus de transformation macaronesque à « ultracrépidarianisme », qui désigne donc la tendance qu’ont certains humains à s’autoproclamer spécialistes dans des domaines dont ils n’ont aucune connaissance réelle.

« You can trust me, I have done my research ! » est ainsi devenue la phrase emblématique de l’ultracrépidarianisme à l’âge des réseaux. À ce jour, Donald Trump, président américain, en a été l’incarnation la plus caricaturale et la plus importante en termes d’effets, en particulier au moment de la pandémie de la Covid. Après avoir déclaré et tweeté à de multiples reprises qu’il ne s’agissait que d’une petite grippe qui allait disparaître en quelques semaines, il se mit, lorsque cette position n’était plus tenable au vu de l’accumulation des morts, à squatter les briefings publics de ses experts. Il prit l’habitude de les abreuver, devant l’Amérique entière, de bons conseils qui sont restés célèbres : intégrer la chloroquine (un médicament contre la malaria), puis l’ivermectine (un médicament vétérinaire contre les vers intestinaux), dans la trousse des traitements de base, ou encore tester l’efficacité de l’exposition au soleil et plus généralement de la chaleur interne, et, surtout, de l’eau de Javel.

Il est connu que la relation du Président Trump avec les réseaux sociaux, surtout avec Twitter, relevait de l’addiction. Twitter était particulièrement adapté à son refus (ou son incapacité) de séparer Donald Trump du Président Trump, l’individu de la fonction présidentielle. Certains de ses tweets avaient une fonction de quasi-communiqués officiels, que ce soit dans sa communication avec les chefs d’État étrangers ou dans la gestion des ressources humaines de la présidence (certains de ses subordonnés ont appris leur licenciement par l’intermédiaire d’un tweet). Ses rafales nocturnes de tweets toujours vantards et péremptoires, souvent incohérents, enthousiasmaient ses fans, faisaient la joie de ses ennemis et provoquaient l’angoisse de ses conseillers. L’ultracrépidarianisme qui faisait partie depuis toujours de ses traits de caractère, s’accordait tout particulièrement avec son choix de Twitter comme réseau social privilégié. Après tout, la plateforme est fondée sur la croyance inébranlable que même la vérité la plus complexe peut se dire en 240 signes (et même, jusqu’en 2017, en 140 signes). Interdisant toute nuance et toute suspension provisoire de jugement, un tweet est toujours une « vérité » assénée, tonalité qui sied à l’ultracrépidarianisme.

La tendance à l’ultracrépidarianisme n’est cependant pas limitée à Twitter : elle est inhérente aux réseaux sociaux comme tels. Tous fonctionnent en effet sur le modèle des mémoires transactionnelles partagées. Un exemple familier de ce type de mémoire est la mémoire familiale. Celle-ci est une mémoire partagée nourrie par les interactions entre les membres du cercle familial. Chacun y contribue, mais personne pris isolément n’est à l’origine de l’ensemble de la mémoire. Pourtant chacun va traiter la totalité de la mémoire familiale comme faisant intégralement partie de sa mémoire personnelle et comme étant fondée dans ses interactions avec la réalité. Les réseaux sociaux fonctionnent selon le même principe. Chaque collectif de « followers » se cristallise autour d’une mémoire transactionnelle partagée (même si pour beaucoup d’entre eux les transactions se bornent à un clic sur l’emoji « like »), sans qu’aucun des membres ne dispose des moyens de s’assurer de la fiabilité des différents éléments qui en font partie.

Chacun fait confiance aux autres et l’agrégation de ces confiances réciproques fait que chacun a l’illusion d’un accès personnel direct à l’ensemble des « faits » supposés. Comme toute mémoire transactionnelle, celle des réseaux produit des biais cognitifs lourds de conséquences. Il y a d’abord la méconnaissance du fait qu’une grande partie de la mémoire qu’on revendique comme « sienne » a été en fait puisée dans le réseau, donc est d’origine externe et non pas une élaboration interne. Cette méconnaissance produit à son tour une surévaluation systématique de ses propres compétences par chacun des membres de la communauté en question, donnant naissance à une posture d’ultracrépidarianisme qui demeure incorrigible parce que son origine est méconnue. Le cas de la base électorale trumpiste, convaincue que les élections de 2020 ont été volées aux dépens de leur champion, montre bien l’imperméabilité à toute réfutation factuelle dont font preuve certaines communautés virtuelles vivant dans la réalité contrefactuelle d’une mémoire digitale partagée, de nature, sinon quasi-hallucinatoire, du moins mythique.

Jean-Marie Schaeffer
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