Cinémasteak

Harry, un big ami qui vous veut du bien

d'Lëtzebuerger Land du 06.08.2021

Tout juste arrachée à l’oubli grâce à la rétrospective que lui consacrait l’année dernière les Films du Camélia, Ida Lupino (1918-1995) compte parmi les grandes pionnières du cinéma féminin. Actrice, scénariste, productrice, elle est aussi une cinéaste prolifique qui a réalisé de nombreuses créations pour le cinéma et la télévision. Mercredi prochain, la Cinémathèque de Luxembourg met à l’honneur The Bigamist (1953), un excellent long métrage dans lequel Lupino fait preuve d’une tendre empathie pour son protagoniste masculin, partagé aussi bien entre deux villes qu’entre deux filles. Qu’importe la loi, nous dit en substance l’artiste anglaise, quand règne partout le dieu Amour ? Une profession de foi pleine de panache et de bravoure pour les années 1950, au sein d’une société américaine encore très conservatrice.

Au commencement, comme l’indique son prénom d’origine biblique, il y a Eve, la femme interprétée par Joan Fontaine à laquelle est marié Harry (Edmond O’Brien). Il semble vivre le parfait amour à San Francisco, mais la capricieuse Nature vient troubler ce bonheur apparent. Eve ne peut pas avoir d’enfant. Inconsolable, résignée à cette infortune, son tempérament change peu à peu : sa douceur se mue en pragmatisme, son amour en un culte du travail et de la réussite sociale... quitte à négliger son mari de plus en plus esseulé. Voilà pourquoi, dès l’ouverture de The Bigamist, on surprend ce couple engagé dans une procédure d’adoption. À la suite d’une enquête de mœurs entreprise à son sujet par le service d’adoption, on découvre la double vie de Harry. Celle qu’il s’apprête à mener à Los Angeles, ville qu’il rejoint ponctuellement pour ses activités de businessman. Un jour qu’il errait en songeant ses peines de cœur, il tombe par hasard sur une femme dont il s’éprend follement, la brune, Phyllis, incarnée par Ida Lupino, qui l’invite à dîner dans un restaurant chinois. Le piège se referme lentement et, là encore, l’étymologie joue pleinement son rôle d’indicateur, puisqu’à l’immaculée Eve s’oppose la charnelle et antique amoureuse (philia, en grec). Quelques jours de flirt suffiront pour que celle-ci soit enceinte, ce que Harry apprendra à l’occasion d’un second séjour à Los Angeles. Assumant pleinement sa responsabilité, il demande Phyllis en mariage. Dorénavant doublement marié, que faire face à ce dilemme : quitter l’une, pour l’autre ? Ou l’autre pour l’une ? Deux malheurs se répondent donc symétriquement, et dans les deux cas Harry passera pour un salaud au regard des bonnes mœurs. À la difficulté de faire un choix s’ajoute le désir d’adopter un enfant enfin formulé par Eve, qui retrouve à cette idée joie de vivre et attention conjugale. Eve renaît, s’ouvre à nouveau à l’amour, si bien que Harry est incapable de rompre avec elle. Bigame sans l’avoir désiré, Harry est contraint de vivre dans l’illégalité.

Pareil au procureur, qui témoigne pour Harry de la compréhension lors de son procès, la cinéaste s’abstient de prononcer le moindre jugement de valeur à l’encontre de cet homme. Le film s’achève au moment où l’on s’apprête à rendre un verdict. La séance – à la cour, comme au cinéma – est donc suspendue. On est ici bien loin du moralisme en vigueur aujourd’hui parmi certaines militantes féministes, parfois plus enclines à la vindicte populaire qu’à la pénétration psychologique.

The Bigamist (1953, USA), vostf, 83’, est présenté mercredi 11 août à 19h à la Cinémathèque de la Ville de Luxembourg

Loïc Millot
© 2021 d’Lëtzebuerger Land