Ras le QR

d'Lëtzebuerger Land du 06.08.2021

Parmi les petits plaisirs retrouvés, s’attabler en terrasse de restaurant fait partie des activités que le climat doux d’août rend de nouveau envisageables. Si l’on peut montrer sa solidarité avec une profession qui a tellement souffert ces derniers mois, tout en satisfaisant des activités aussi essentielles que boire, manger, sociabiliser ou comparer son assiette avec celle de son voisin pour se convaincre qu’on a fait le bon choix, je veux bien me porter volontaire. Il y a pourtant quelque chose qui me chiffonne parmi les nouvelles pratiques. Rien de grave, juste un petit détail qui prouve qu’on a basculé du côté des vieux croûton qui râlent pour des futilités. J’étais donc assis. J’attendais mon menu. Et il n’y en avait plus.

Quand le serveur m’a invité à utiliser le QR qui était sur la table j’ai cru qu’il fallait soulever ma cuillère, je n’avais pas bien entendu. Évidemment, le menu n’y était pas, ni sous ma fourchette. Bref, pour choisir quelque chose à boire et à manger, il fallait sortir son smartphone. Ce qui va à l’encontre du principe élémentaire selon lequel la première chose que l’on fait quand on passe à table c’est justement de ranger son téléphone. Tant pis pour les principes, c’est une question de sécurité. Sur mon écran, à part quelques millions d’empreintes digitales, il ne devrait y avoir que mes propres bactéries (même si une légende urbaine prétend qu’il y en aurait moins sur une cuvette de toilettes...) alors qu’une carte de restaurant semble donc être un réservoir à coronavirus, qui aimeraient se glisser entre le plat du jour et la liste des vins au verre, le seul objet qui ne serait pas parfaitement aseptisé. Bref, si une carte est tellement dangereuse, et que je peux sauver des vies en scannant une espèce de code-barres, pourquoi pas. L’expérience est un peu inaboutie, puisqu’on atterrit, en fait, sur le site web du restaurant, et qu’on ne peut même pas commander directement ce qui nous intéresse en cliquant sur son téléphone. Il faut ensuite rappeler le serveur pour passer commande. On imagine assez bien que les prochaines étapes seront de swiper directement le plat qui nous intéresse, avec un paiement tout aussi automatique. Et pourquoi pas, pour des raisons d’hygiène, se passer aussi des assiettes, des couverts, des rondelles de pain et des serviettes, qui n’ont sans doute pas trempé dans le gel hydro alcoolique avant d’arriver sur ma table. Ça vous rappelle Wedely ? C’est fait pour.

D’ailleurs, on sent bien que le menu n’est que le premier pas. Il n’aura échappé à personne que les systèmes de passeport sanitaire, ou covid-check, reposent sur le même principe. Comme certains pays le prévoient déjà, on pourrait tous commencer par montrer notre QR avant d’entrer dans un lieu accueillant du public. Rappelez-vous du temps où l’on se faisait la bise, on se serrait la main. Maintenant, on se tape les coudes ou on fait un check avec le point. Bientôt, ce sera « check me if you scan ». On s’échangera nos codes, comme les fourmis qui frottent leurs antennes lorsqu’elles se croisent sur la nappe du pique-nique. Si l’on ajoutait nos allergies, par exemple, ou nos préférences alimentaires dans les données accessibles via nos QR codes, nous pourrions directement avoir des propositions bien ciblées. Pour peu qu’on ajoute des cookies, comme sur internet, le patron pourra nous proposer notre table préférée et nous servir notre apéritif de prédilection au moment où l’on passera à table. Plus besoin de se parler, c’est encore mieux en termes de prévention contre la propagation de maladies. 

Alors que je me demandais si tous nos choix seraient bientôt basés sur des considérations hygiénistes, j’ai eu une intuition sur les raisons pour lesquelles la nouvelle place de Paris était si hideuse : une végétation réduite à sa portion la plus congrue, une fontaine remplacée par de petits jets d’eau ridicules, d’énormes poubelles, et, surtout, de monumentales toilettes publiques. Une laideur aussi flagrante ne peut pas être le fruit du hasard, mais résulte certainement d’un compromis entre les cafés qui voulaient de la place pour leur terrasse afin de respecter les distances requises entre les clients, les riverains qui voulaient une fontaine mais pas de pigeons qui sont des réservoirs à zoonoses, et le lobby de la propreté qui voulait des surfaces en pierre bien dure, faciles à laver au Kärcher, des toilettes de la taille d’un bloc chirurgical et surtout, le moins de place possible pour la nature et ses agressions... À moins que ce ne soit pour laisser un maximum d’espace aux futurs chalets qui vont nous proposer force merlans frits, churros croustillants, vins chauds, bières fraîches (ou presque), saucisses grillées, kurtos, gromperekichelcher, gaufres et chantilly, dans les derniers endroits où l’on ne vous demandera pas d’aller sur internet pour choisir ce que vous allez manger ou boire sur place, puisque tout est sous vos yeux, aligné sur des présentoirs, plongé dans la friture, et listé sur des petites pancartes suspendues au-dessus de vos têtes.

Cyril B.
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