Nommée fin 2019 à la tête du centre Pompidou-Metz,
la franco-italienne Chiara Parisi présente les grandes lignes
du projet artistique pour lequel elle a été recrutée

« Pérenniser et fortifier la place du Centre Pompidou-Metz »

d'Lëtzebuerger Land vom 09.10.2020

d’Letzebuerger Land : Madame Parisi, avant d’aborder votre parcours professionnel, j’aurais souhaité évoquer brièvement votre formation universitaire. Puisque vous avez suivi une formation d’histoire de l’art à Rome, pouvez-vous me présenter le sujet sur lequel a porté votre thèse et les raisons qui vous ont conduite à choisir ce sujet en particulier ?

Chiara Parisi : En 1987, je me suis rendue au Palazzo Grassi à Venise qui accueillait une exposition dédiée à l’artiste Arcimboldo. C’est un événement auquel j’ai toujours donné une signification particulière, je pense qu’il a déclenché en moi quelque chose de fort. Encore maintenant, j’aime penser que cette exposition m’a donné le désir d’étudier l’histoire de l’art. J’ai compris qu’une exposition pouvait être un bouleversant mélange de différentes époques en associant des réalités géographiques divergentes et qu’il y avait dans l’art contemporain des personnalités ayant un souffle incroyable. Je n’ai découvert que bien des années après que Pontus Hultén, le premier directeur du Centre Pompidou, était à l’origine de cette exposition, une exposition d’art contemporain en réalité. Je me replonge aujourd’hui avec passion dans cet immense catalogue que j’avais acheté à l’époque, pour une exposition à venir au Centre Pompidou-Metz qui ouvrira le 29 mai 2021. Des artistes comme Rosso Fiorentino ou Pontormo, du courant esthétique dit Maniériste de la fin de la Renaissance, m’ont beaucoup inspiré. Des artistes flamboyants, à la marge des conventions. Mais mes thèses ont été d’abord sur La Légende dorée, ouvrage de Jacopo da Voragine datant du XIIIe siècle qui m’a amené à suivre la route des fresques dont les plus connues sont celles de Piero della Francesca dans la chapelle Bacci. J’ai rapidement compris que l’enseignement universitaire n’était pas fait pour moi et j’ai alors écrit une seconde thèse sur l’artiste André Masson et le poète Robert Desnos et l’écriture automatique ; et par la suite, une thèse plus contemporaine sur la « télévision » : de Pier Paolo Pasolini à Silvio Berlusconi.

Puisque vous avez vécu et avez été formée à Rome, pouvez-vous évoquer l’état de la scène artistique romaine telle que vous l’avez connue pendant votre période de formation ? Quels sont les artistes qui vous ont particulièrement marquée à cette époque ?

Quand j’étais étudiante, c’était l’époque de l’avènement du village global, la naissance de l’Union Européenne. Le Mur était tombé. À Rome, dans les années 90, le soir, dans les cafés pas loin de Campo de Fiori, de la Place Navona, on rencontrait une multitude d’artistes. Rien n’était cloisonné. Les regards étaient anti-conformistes. Nous avions alors la possibilité d’assister aux rencontres entre Mario Merz et Jannis Kounellis, à la venue de Marisa Merz, de Iza Genzken, ou encore de Sol Lewitt. D’autres beaux souvenirs sont la fréquentation des ateliers de Carla Accardi et de Luigi Ontani. Ou encore les visites à Emilie Prini dans son palais romain.

Après votre arrivée en France en 2000, vous avez commencé par une expérience de sept années au Centre international d’art et du paysage de l’île de Vassivière (2005-2011) avant de poursuivre à la Monnaie de Paris pendant six ans (2011-2016). Pouvez-vous me dire ce que vous ont respectivement apporté, sur le plan professionnel, ces deux expériences dans le domaine culturel ? Qu’en avez-vous retenu dans le cadre de votre fonction actuelle au Centre Pompidou-Metz ?

Chacune de ces institutions culturelles françaises m’ont donné une force et une conviction de travail qui m’ont amenée ici à Metz. Le point commun, c’est la présence de l’art qui est devenu le langage quotidien que j’ai utilisé dans chacune de ces villes. Un langage qui s’adapte au lieu, mais qui porte un message bien plus universel. Un lieu est un espace d’intensités formé par son histoire, son environnement, sa forme architecturale – autant de paramètres indissociables les uns des autres. La présence des artistes est fondamentale parce qu’elle déploie toutes les potentialités du lieu. Le Centre Pompidou-Metz est tout aussi bien un gardien de la mémoire qu’un laboratoire, et c’est cette double nature qui m’a toujours passionnée et qui continue de m’animer aujourd’hui : concevoir des expositions historiques de la période moderne avec toujours une orientation contemporaine. Le bâtiment représente le moment présent, il y a une fraîcheur et une légèreté qui émanent du lieu. C’est passionnant, il y a une responsabilité inhérente à son passé bâti et l’excitation de construire son avenir.

Depuis la fin de l’année 2019, vous avez été recrutée en tant que directrice du Centre Pompidou-Metz, à la suite d’Emma Lavigne, pour une période de cinq ans. Pouvez-vous présenter les grandes lignes du projet artistique pour lequel vous avez été recrutée ?

Aujourd’hui, mon souhait est de pérenniser et fortifier la place du Centre Pompidou-Metz qui fête ses dix ans cette année. Immense succès pour la région, le Centre participe à l’éternel renouveau d’un territoire, il est devenu une destination culturelle de premier ordre. J’ai à cœur d’amplifier son rayonnement international avec une programmation et une action pédagogique à l’attention de tous les publics, dans et hors les murs. Des expositions et des projets qui permettent de continuer à jeter des ponts entre les disciplines, mais aussi entre les visiteurs, entre les générations. J’aime cette idée d’ouverture au plus grand nombre associée à une exigence artistique, cette particularité du Centre Pompidou-Metz d’être à la fois un musée et un centre d’art, une institution unique, dédiée à l’art moderne et à l’art contemporain. L’année 2021 marque le lancement de la nouvelle programmation, avec les expositions d’art moderne Arcimboldo. Mettre le monde au monde ; d’art contemporain avec Katharina Grosse ; celles plus transversales Écrire, c’est dessiner, inspirée par Etel Adnan et L’École des créateurs, qui mettra à l’honneur la pédagogie et l’apprentissage au cœur de toutes les actions du musée. Et l’année commencera avec une grande exposition dédiée à l’architecture Aerodream sur les architectures gonflables depuis les années 50.

Le Centre Pompidou-Metz occupe stratégiquement une position centrale au sein d’un bassin transfrontalier (Luxembourg, Allemagne, Belgique). De quelle façon comptez-vous utiliser cet emplacement pour ancrer l’institution que vous dirigez dans le paysage culturel de la Grande Région ? Songez-vous à développer des rapprochements avec les partenaires institutionnels qui s’y trouvent (et, si c’est le cas, avec quelles institutions en particulier) ?

Mon projet est de continuer à nous nourrir du XXe siècle pour penser le XXIe siècle européen et international dans son rapport avec le milieu et le territoire dans ses dimensions culturelles, économiques et écologiques. Notre action de médiation militante est tournée vers les milieux associatifs, culturels et territoriaux. Les dimensions régionales et transfrontalières sont primordiales et se révèlent magnifiques lorsqu’on peut les consolider avec une multitude de partenaires. Nos projets sont pensés en ce sens pour notre public local et nos voisins frontaliers puisque 25 pour cent de nos visiteurs résident à l’étranger et notamment en Allemagne, en Belgique et au Luxembourg. Fin septembre, j’ai rendu visite à notre voisine et amie, la directrice du Musée de Sarrebruck, avec qui nous avons un très beau lien grâce à la sculpture Indistini confini - Noce de Giuseppe Penone, l’une conçue pour Sarrebruck et l’autre pour Metz. Penone unit avec cette son œuvre trois pays : l’Allemagne, l’Italie et la France.

Vous avez travaillé avec des artistes importants et renommés tels que Maurizio Cattelan et Christian Boltanski par exemple. Comment s’est déroulé votre travail de curatrice auprès de ces artistes ?

Inviter un artiste, c’est avant tout un acte de confiance parce qu’il saura créer une œuvre là où on l’attend le moins. Mon rôle est de créer des passerelles entre eux, le public, l’institution et les diverses communautés. À chaque projet, j’ai à cœur de construire une collectivité en mettant en place toutes les conditions pour que de vraies rencontres artistiques se produisent.

Pouvez-vous nous dire quelle sera la première exposition dont vous assurerez le commissariat au Centre Pompidou-Metz et quand celle-ci aura lieu ?

Nous programmons des expositions et des projets qui permettent de croiser les disciplines. J’aime l’idée d’ouverture au plus grand nombre associée à une exigence artistique, cette particularité du Centre Pompidou-Metz d’être à la fois un musée et un centre d’art, une institution unique, dédiée à l’art moderne et à l’art contemporain, au spectacle vivant, à l’éducation artistique et à l’édition. Au printemps 2021 (ndlr: du 29 mai 2021 – 22 novembre 2021), nous inaugurerons l’exposition Arcimboldo. Mettre le monde au monde. Elle a une résonance toute particulière et pourra être lue comme le manifeste de la programmation future : se nourrir de la richesse de l’art moderne du XXe siècle, la bouleverser avec la présence des artistes contemporains et pousser les portes de l’histoire de l’art pour s’ouvrir aux siècles qui nous ont précédés. Pensée de concert avec l’artiste Maurizio Cattelan, elle plongera le visiteur dans l’univers étrange d’Arcimboldo. En dialogue avec ses « inventions bizarres », les œuvres de Lavinia Fontana ou Niki de Saint-Phalle constitueront les fragments d’un portrait composite du grand artiste de la Renaissance mis en scène dans une scénographie imaginée par les frères Campana.

Puisque vous avez travaillé en Italie comme en France, pouvez-vous nous dire s’il existe des différences culturelles dans la façon d’appréhender l’art contemporain entre ces deux pays ?

Les différences qu’il peut y avoir entre un jardin à l’italienne comme Bomarzo et un jardin à la française comme celui de Villandry.

Quels sont les artistes contemporains que vous souhaiteriez à l’avenir faire découvrir ou contribuer à faire émerger ?

Au début de l’année 2021, j’ai lancé une invitation à l’artiste allemande Katharina Grosse. Elle s’installera dans la Grande Nef du Centre Pompidou-Metz, qui retrouvera les volumes d’origine aux proportions spectaculaires. Un gigantesque assemblage de tissus, soutenu par des nœuds au plafond, qui n’est pas sans évoquer l’idée d’un rideau de scène, Katharina Grosse invite les visiteurs à « se perdre dans le tableau », à « marcher dans la couleur » et les drapés. Et l’année suivante, une grande exposition conçue comme un roman par les artistes danois Elmgreen & Dragset.

Enfin, quelles sont les expositions d’art contemporain qui vous ont, ces dernières années, impressionnée par le travail curatorial qui y était mis en œuvre ?

Le projet de groupe conçu par Pierre Huygues pour la Triennale de Yakohama, l’exposition Outliner de Lynn Cooke au LACMA, celle de David Hammons chez Hauser & Wirth, celle de Eugénie Paultre chez Erna Hecey au Luxembourg, Soul of a Nation à la Tate, Le Monde Nouveau de Charlotte Perriand à la Fondation Louis Vuitton, l’exposition Garden of Memory de Mouna Mekouar pour le musée Yves Saint-Laurent de Marrakech. En ce moment l’exposition au Musée de Sarrebruck sur une mystérieuse et magique collection d’art ancienne italienne et Boris Charmatz au Festival d’Automne. ●

Loïc Millot
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