L’institution du Fëschmaart met désormais à disposition des visites virtuelles.
Rencontre avec Michèle Platt, responsable du service des publics, et Gilles Zeimet,
le digital curator du Musée national d’histoire et d’art (MNHA)

Le musée en 3D

d'Lëtzebuerger Land vom 09.10.2020

d’Land : Au moment du « lock down », j’ai visité ma première exposition temporaire depuis chez moi : Brushed by light de la photographe Carla van de Puttelaar. Le MNHA était donc prêt…

Michèle Platt : On a commencé à travailler sur les expositions permanentes du musée en 2018. C’est une société luxembourgeoise qui nous a contactés pour nous demander si nous étions intéressés à faire scanner l’ensemble des collections en 3D.

Et c’est cette société qui a développé ce programme ?

Gilles Zeimet : Non. Je vais vous expliquer le volet technique. C’est un programme qui a été créé par une société californienne pour le marché immobilier. Cela permet, au lieu de regarder des photos sur Internet, que des clients puissent visiter virtuellement des biens comme s’ils y étaient réellement. Il y a d’autres sociétés qui ont développé des systèmes similaires, mais celui-ci, pour le prix proposé, est qualitativement très performant et le maniement en est aisé. C’est une caméra infra-rouge qui scanne l’espace. Un rayon infra-rouge projette une grille dans l’espace, qui englobe tous les points en 3D et la caméra infra-rouge enregistre tous ces points. En parallèle, cette caméra fait des photos haute résolution. Les points et les photos sont envoyés sur le serveur de modélisation 3D où le modèle est calculé mathématiquement. X heures après, vous recevez un lien où vous retrouvez votre modèle calculé en trigonométrie sur un lecteur multimédia – c’est le même principe qu’une page web sur un site d’hébergement de vidéo. Mais cela ne fonctionne que dans le circuit fermé caméra-serveur. La société luxembourgeoise a acheté une caméra infra-rouge et, pour en revenir aux visites virtuelles du MNHA, elle nous a proposé, dès 2018, le scannage et l’hébergement comme services. C’est un paquet où le scan coûte autant par mètre carré et l’hébergement autant par modélisation.

Le MNHA est donc devenu client. Vous n’êtes pas les seuls au Luxembourg. Esch 2022 pour ne citer qu’un exemple, utilise également de tels instruments de visualisation.

Le lockdown lié au Covid-19 n’est pas à l’origine de l’utilisation de ce programme. Disons qu’il a accéléré les choses car culturellement, c’est un outil enthousiasmant. Pour en revenir au MNHA et à notre travail de mises en ligne virtuelle des expositions permanentes, donc dès 2018, nous étions dans le ‘top 5’ avec quelques 800 points, ou objets si vous voulez, scannés. Mais pour que vous puissiez faire la visite, il vous fallait un ordinateur relativement performant. C’est pour ça que nous nous sommes depuis décidés à modéliser individuellement les différentes sections des collections permanentes du musée pour des visites virtuelles par thèmes : archéologie, beaux-arts, numismatique, arts décoratifs.

Pourtant, quand je me suis promenée depuis mon téléphone portable au niveau -1 de la section archéologique, je n’ai eu des informations détaillées que sur deux objets…

Vous vous promeniez dans le modèle général du musée de la visite immersive, où vous trouvez les 100 objets emblématiques de l’ensemble des collections, qui est paru la même année, sous la forme d’une publication papier. Nous avions choisi 25 objets emblématiques pour chacune des quatre sections des collections permanentes, ensemble avec les conservateurs. C’est un peu le best-of de nos collections !

Venons-en à la mise en ligne des expositions temporaires.

Quand le lockdown est arrivé, nous avions donc déjà l’expérience requise pour la mise en ligne d’expositions temporaires. La première a été celle sur les Maîtres du Baroque Espagnol puis Wielen wat mir sinn. Mais parlons de celle que vous avez vue depuis chez vous, Brushed by light de la photographe Carla van de Puttelaar. Nous avions déjà préparé la mise en ligne des œuvres vidéo, les films où l’artiste parle de son œuvre, le catalogue de l’exposition, qui devaient accompagner l’exposition dans les salles du musée. Puis arrive le lockdown. D’un jour à l’autre, les lieux culturels sont fermés. C’était le vendredi. Le lundi, j’ai fait un mail au directeur, Michel Polfer, en lui demandant : Puisque l’exposition ne sera pas accessible au public pourquoi ne pas préparer une visite virtuelle ? Le mardi, il a répondu oui. L’exposition aurait dû ouvrir huit jours plus tard… On a pris contact avec l’artiste qui a été enthousiasmée, et c’était parti ! On a aussi décidé à ce moment-là de rouvrir virtuellement une exposition du Musée Dräi Eechelen Et wor emol e Kanonéier qui se terminait juste au moment du confinement. Elle n’était pas encore démontée, on a scanné les objets et donc prolongé virtuellement l’exposition.

J’ai été frappée par le rendu de l’atmosphère de l’exposition Brushed by light en ligne… Comme le requièrent ces photographies de l’intimité féminine.

Le problème en effet, c’est la réflectivité des objets comme la photographie que vous citez. Je vais vous dire le secret : nous avons acquis au MNHA un système d’éclairage LED qui permet de moduler l’intensité de la lumière et on peut équiper la caméra infra-rouge de différents types de filtres.

Sur quoi travaillez-vous maintenant ?

Nous alimentons massivement la plate-forme des collections avec un focus particulier sur l’art luxembourgeois. Notre collection compte des milliers d’œuvres dans nos dépôts. Nous avons par exemple un grand nombre de dessins du peintre Roger Berthemes qui, sur dix ans, ont peut-être été montrées une fois (et encore seulement pour partie). Désormais, vous aurez des fiches complètes, avec des œuvres sur lesquelles vous pourrez zoomer. Wielen wat mir sinn restera en place une année encore, à l’étage quatre qui a été aménagé spécialement. Et donc, on pourra tout de même avoir accès à la collection d’art contemporain de la section Beaux-Arts du MNHA. La numismatique luxembourgeoise est un autre exemple de notre travail actuel sur les collections nationales et nous avons aussi entrepris la numérisation systématique de toutes nos pièces de faïences Villeroy & Boch.

Comment se font ces prises de vue ?

Pour les faïences, elles sont disposées sur un fond gris, l’éclairage est le plus diffus possible, sans ombre, la prise de vue est de très haute résolution, cela va jusqu’à un demi giga-byte par photo… En numismatique, c’est encore différent. Les monnaies brillent et elles ont du relief, donc, il faut travailler avec une ombre rasante, très courte. Dès octobre prochain, nous allons encore franchir un pas. Nous allons commencer la numérisation 3D d’objets. Notre premier essai portera sur une collection très spéciale : nous avons tout un ensemble – le terme luxembourgeois le dit de manière imagée – de Wallbecksen, des fusils de grande longueur qui étaient posés sur le haut du Wall, le mur fortifié. Sous le régime prussien encore, c’était une arme qu’on cherchait à améliorer. Pour en revenir à la technique, notre problème, c’est que ces fusils brillent. On va voir… sachant que ce que nous recherchons, c’est la perception tactile alors qu’on ne peut pas toucher l’objet. C’est une tendance qui se développe actuellement dans les musées étrangers et nous ne voulons pas rater le coche.

Vous avez des données sur le nombre de visiteurs des visites virtuelles ?

Pour l’exposition Carla van de Puttelaar, durant le confinement, on a compté quelques 1 800 clics. Nous avons par ailleurs aussi communiqué très activement avec nos publics, en collaboration avec le groupement des Musées de la Ville. La campagne MuseumSmile a donné un input culturel quotidien via des « posts » sur les réseaux sociaux. Avec « MNHA at home », on a mis en ligne des questions, des petits quiz qui renvoyaient à un lien et les réponses étaient à trouver en parcourant les visites virtuelles 3D. Nos guides ont fait des visites vidéo, ce que nous avons maintenu tout l’été à cause du succès qu’elles ont connu durant le confinement. Des liens renvoient également vers les visites virtuelles et les fiches d’objets de la plate-forme numérique.

L’accès réel au musée reste évidemment inestimable, mais de fait, le MNHA virtuel est prêt à toute éventualité…

Cela a été un gros challenge pour le personnel du MNHA, mais c’est certain que cela continue à porter ses fruits depuis la réouverture du musée dans des conditions de public limité. On a travaillé avec un vidéaste qui a fait des interviews avec le curateur, la restauratrice des Maîtres du Baroque Epagnol. Ces vidéos, elles ont été aussi intégrées dans les visites virtuelles. Car pour un certain temps encore, les visiteurs devront avoir accès aux expositions autrement qu’avec les classiques guides audio, les tablettes numériques. Nous mettons à disposition l’utilisation de QR codes pour les vidéo-guidages dans l’exposition Wiele wat mir sinn et désormais Brushed by Light, qui est prolongée jusqu’en janvier 2021.

Marianne Brausch
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