Recours bienvenus en temps de confinement, il reste à en tirer des conclusions, pour quelles innovations

D’(in)dispensables succédanés

d'Lëtzebuerger Land vom 09.10.2020

Cela s’est passé un dimanche en septembre, le 20 exactement, à Madrid, et il faut dire que l’événement ne manque pas d’ironie. À un moment où un peu partout on s’efforçait tant bien que mal à reprendre des spectacles culturels, des compétitions sportives, l’opéra allait y donner Un ballo in maschera, de Verdi, sans aucune arrière-pensée ; la représentation n’a pas été à son terme, à la mort et au pardon du gouverneur, les visiteurs ayant protesté contre une présence trop nombreuse du public, sans que soient respectées les règles de la distanciation. Alors qu’il semble que seule la moitié des places furent occupées, contre une recommandation d’une capacité à 75 pour cent ; les temps, hélas, s’avèrent compliqués à tous égards.

Très longtemps, des mois durant, dans trop de domaines, économiquement, socialement, le confinement à mis à mal les gens. Privés de ce qui leur était cher, indispensable, ils ne savaient, ne savent toujours pas à quels saints (politiques, médicaux) se vouer. Côté culture, tout ce qui était vivant, participait à l’impression de la vie, était mis au placard d’un jour à l’autre, comme si, du jour au lendemain, il n’y avait qu’à se replier sur les conserves. Des Ersatz, des succédanés, qui existaient heureusement, des enregistrements de concerts, de pièces de théâtre, d’opéras. (On ne va pas retenir les reprises de matchs de football par exemple dont on connaît le résultat ; sur ce terrain-là, on a attendu les matchs à huis-clos pour se rendre compte de ce qui faisait défaut, et de la démarche infantile d’y suppléer un arrière-fond quelconque.)

Le festival de Salzbourg a fait de son mieux pour ne pas rater entièrement le rendez-vous estival. Avec du courage, beaucoup de prévoyance, et il n’a pas eu à le regretter. Ses responsables, avec les dirigeants politiques du Land, ont publié un manifeste réaffirmant haut et fort leur engagement ; ils y évoquent ce que la culture vivante est appelée à être : « Bildung des Geistes und Wahrnehmung, soziales Erleben von Gemeinschaft in einer individualisierten Gesellschaft » (dans la mesure où l’accès est rendu possible à un grand nombre), enfin, et là ils touchent justement à ce que nous venons de vivre, « Gegenmodell zu einer beliebigen technischen Reproduzierbarkeit ».

Pas question de renvoyer plus que de raison à Walter Benjamin, mort il y a exactement quatre-vingts ans. Quand on aura salué tout ce qui sert la diffusion des œuvres (au-delà d’une reproductibilité arbitraire), il restera la perte de l’aura, du face-à-face avec l’original (le hic et nunc). Pour la peinture, ce qui parle au sens du toucher par exemple, malgré l’interdiction, mais les yeux ne palpent pas moins ; pour la sculpture, une vision globalisante. Et pour les arts de la scène, la conserve ne remplit jamais mieux son rôle que comme souvenir, tel un catalogue. Même s’il est des détails d’une mise en scène qui sont plus visibles en gros plan, encore faut-il leur donner leur place, leur signification dans l’ensemble (affaire du talent et du travail de la personne derrière la caméra et à la table de mixage).

Le recours à la technique (jusque dans le télétravail et les visioconférences) a été le bienvenu. Son emploi vaut ce que nous en faisons. Un metteur en scène comme Frank Castorf en a poussé depuis longtemps l’utilisation très loin, dans le spectacle vivant justement. Et dernièrement, la critique a dit beaucoup de bien de sa production Molto agitato, à l’opéra de Hambourg, avec de la musique de Haendel à Kurt Weill et Ligeti en passant par Brahms, avec « auf der kahl-kargen Bühne fünf Sänger-Darsteller, die sich, wie von der Regie verlangt, nicht nahe kommen dürfen ». Ici-même, il a été question de l’exposition John Heartfield, Fotografie plus Dynamit, à l’Akademie der Künste de Berlin, reportée au moment du confinement et passée aussitôt sur Internet, exemplaire dans son transfert ; il est vrai que cet art s’y prête on ne peut mieux, avec son impact direct, et la dimension sociale, collective visée.

Le petit écran (télévision ou internet) peut être un formidable outil culturel, à commencer par la diffusion. C’est Malraux qui y a insisté le premier, dans la foulée de son musée imaginaire. Dans son discours à l’inauguration de la maison de la culture d’Amiens, en 1966, il soulignait que dans une ville de 60 000 habitants il y avait 7 000 abonnés, donc plus de dix pour cent rassemblés dans l’ordre de l’esprit. L’année précédente, la télévision française (et à l’époque sans interruption publicitaire) avait donné Dom Juan, de Molière, dans une réalisation de Marcel Bluwal avec Michel Piccoli dans le rôle-titre et Claude Brasseur dans celui de son valet Sganarelle ; et le ministre de la Culture d’insister sur le fait qu’en une soirée, une seule, plus de Français avaient vu la pièce que pendant les trois siècles depuis sa création en 1665 dans la grande salle du Palais-Royal.

Autre chose que la réception, ou la diffusion, devrait plus encore retenir l’attention, susciter l’intérêt : les nouveaux médias, bien élargis dans les cinquante dernières années, comme outils de création. Et là, le bât blesse, il n’est guère de raison d’être optimistes. Restons-en à la télévision, et un seul exemple suffira, choisi à dessein dans une perspective de grand public, la façon dont elle traite les variétés (il y existe de la qualité, des chanteuses, des chanteurs estimables). Cependant, où est passé le temps des Jean-Christophe Averty, inventant un véritable langage télévisuel, tout personnel, ou Denise Glaser, accentuant ses entretiens de silences très expressifs, quasiment parlants. Aujourd’hui, ça fait grand bruit, ça bouge dans tous les sens, pour n’importe quoi. Allez, même hors confinement, on retournera toujours avec le plus grand plaisir aux réalisations d’Averty, et on lui passera le bébé à la moulinette (là encore les temps ont changé) ; c’est à Denise Glaser d’ailleurs qu’il expliquait que le hachoir à viande est un symbole cosmique, et pour lui un très bel objet.

Lucien Kayser
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