Théâtre

Imbroglios et blancs collets

d'Lëtzebuerger Land vom 17.06.2022

Le titre ne vous y trompera pas, dans La Déclaration universelle des droits de l’Homme, la troupe la Mala voadora fait le voyage depuis Lisbonne pour créer un spectacle à partir de ce fameuse texte. Et si c’est assez simpliste dans l’idée première, tout ici se joue dans le fond des choses, là où, après terrassement, et coups de pelleteuse, la troupe européenne s’immisce pour parler avec incisive de l’absurde d’un texte au symbole grand et aux idéaux puissants, mais à l’application de cet idéal tout à fait minuscule… Un spectacle aux centaines de défauts, autant que de qualité, qui a le mérite de crisper son public à bon escient, comme de le faire rire sans le forcer, une combinaison pas si souvent maîtrisée dans le spectacle vivant contemporain.

Voilà plus de vingt ans que la Mala voadora monte des spectacles autour de l’Europe. Fondée sur un projet de Jorge Andrade et José Capela, la compagnie portugaise tient aujourd’hui le théâtre de la Rua do Almada à Porto et articule ses aspirations artistiques autour une programmation qui se veut libre, tout comme la création de leurs spectacles, pour essayer, « tout ce qu’il nous reste à essayer », prônent-ils. Et c’est tout à fait saisissant dans cette nouvelle création qui a germé entre les plateaux de répétitions du Portugal et du Luxembourg avec comédiens professionnels et amateurs de cultures et d’horizons différents, pour une relecture effrontée de La Déclaration universelle des droits de l’Homme. Une belle boutade que de voir un projet opéré dans le cadre de Esch2022, dézinguer avec autant de malice l’un des textes de référence du modèle européen.

Le metteur en scène Jorge Andrade fait un retour remarqué au Escher Theater, après le monologue inFausto tenu l’année dernière et cette nouvelle création revêt bien des atours. La compagnie explique le projet comme « à rebours de l’Histoire et n’y allant pas de main morte pour réécrire cette déclaration à laquelle on a reproché son inspiration occidentale ». De ces mots, se décline une pièce chorale, transformée au fil des pays qu’elle visite par les comédiens qui s’y invitent et les publics qu’elle rencontre. Dans ce sens, dans le plus pur processus du théâtre contemporain, des idées nouvelles naissent, les avis s’entrechoquent, le propos s’étoffe pour faire grandir une discussion autour d’un texte symbole de notre humanité commune mais clairement écrit dans les paradoxes de politiques antagonistes.

Là se pose le débat, dans la réécriture d’un texte qui après relecture sonne comme absurde. Au regard de différents comités de rédaction, la mala voadora décortique cette déclaration et livre subjectivement une forme de « critique » de celle-ci. Dans ce travail scénique la déclaration est instruite de son incomplétude, de ses zones d’ombre, comme de ses approximations. La troupe rend compte des débats longs et laborieux entre de nombreux pays qui peinent à se comprendre tant leur culture, histoire et dogmes diffèrent. Le spectacle témoigne de toutes les contradictions qui bouffent encore notre monde de nos jours .

Si à la fin des années 1940, après l’horreur d’un second conflit international, l’Organisation des Nations Unies prend à charge avec optimisme la rédaction d’une déclaration des droits humains, il s’agit de rendre compte de son inutilité actuelle au regard de la situation internationale. Par ce spectacle, la troupe montre ainsi la source de cette niaiserie dans une forme théâtrale assez scolaire finalement. Le traitement est audacieux pourtant, et repose sur un travail colossal de découpe de ladite Déclaration. Leur idée, « essayer de mieux comprendre comment les droits de l’homme ont été écrits », est, de ce point de vue-là, c’est très bien mené. Les débats qu’on voit se jouer devant nous sont tirés de leur réalité, l’histoire racontée appartient à l’Histoire et fait frissonner de la légèreté et la frivolité avec laquelle ces Droits ont été « négociés ». Car il s’agit bien de négociations de termes, de notions, de langue aussi… Ce dernier point est en effet au cœur de ce théâtre historique, qui montre à quel point l’incompréhension du premier degré était grande à l’époque. L’importance de la langue tient une place importante sur scène comme dans le récit historique en tant que tel. Cette langue qui patate les certitudes, avis et opinions quand d’une traduction à l’autre elle peut s’effriter, voire détruire, une idée, une position, une stature.

Là, dans l’idée aussi de « quelle langue appliquer ? », se dégoupille un véritable problème : comment communiquer et faire entendre tout le monde dans une déclaration « universelle ». Est-ce possible sous le poids des croyances, dogmes, valeurs et convictions de chacun et chacune ? Une autre dimension qui appelle un second degré de lecture, là où les débats s’enlisent, montrant cette commission chargée d’écrire les droits fondamentaux de l’humain, comme un imbroglio hors norme où personne ne peut se comprendre, ou plutôt, où personne ne « veut » se comprendre.

Aussi, La Déclaration universelle des droits de l’Homme, est un spectacle malin, drôle, pointu, délirant, absurde, incompréhensible aussi, à l’image de notre monde, noyé dans les votes approximatifs de types en costume censé nous représenter. Seulement, on aurait aimé que la pièce se dirige plus vers une ouverture problématique. En l’état, cette nouvelle création de la Mala voadora ne fait que « constater », un peu prosaïquement, quoiqu’avec acerbe et humour, mais sans trop se mouiller non plus. Une timidité qui peut-être se transmutera au fil des renouveaux au plateau de la pièce, celle-ci censée voyager encore dans plusieurs pays pour s’épanouir. « Voilà », pour reprendre les mots en scène de Jorge Andrade lui-même, mot gimmick, résumant bien tout ça, et « que dieu nous aide », aurait dit quelqu’un à l’époque.

Godefroy Gordet
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