Films made in Luxembourg

L’Iran, le pardon, les femmes

d'Lëtzebuerger Land vom 16.10.2020

La jeune Maryam a tué, par accident, Nasser, son mari plus âgé. Mona, la fille de cet homme est la seule à pouvoir sauver la coupable de la peine de mort par l’acte du pardon. Sauf que tout cela se règle lors d’une émission de télé-réalité en direct. Massoud Bakshi a écrit et réalisé Yalda, la nuit du pardon, ce récit (coproduit par Amour Fou) qui fait penser à un épisode de Black Mirror, mais qui s’inspire d’une émission bien réelle en Iran. Nous avons rencontré Massoud Bakshi au lendemain de l’interruption prématurée du LuxFilmFest en mars.

D’Land : Qu’est-ce qui a changé depuis le premier pitch et le film terminé?

Massoud Bakshi : Les premières versions du scénario étaient écrites sans l’idée du show télévisé. Il y avait des flashbacks qui expliquaient ce qui se passait avant et puis le présent, le verdict et la condamnation de cette femme. Une amie qui connaissait mon projet m’a parlé de cette émission de télévision que je ne connaissais pas parce que je ne regarde pas la télévision. Ça ma tellement bouleversé que j’ai décidé de placer toute l’histoire dans un épisode de ce show. Le film est devenu un huis clos et un film de procès dans un épisode de l’émission et non plus dans un tribunal. Cette décision était assez risquée à prendre car cela limitait les éléments de mise en scène.

Le concept de pardon est pour nous un concept lié au catholicisme...

Le pardon est un concept, une notion que toutes les religions ont en commun. Et je pense que cela nous manque justement dans notre monde actuel. Si on avait un peu plus de capacité à pardonner autrui, on pourrait avoir un monde meilleur.

Quelle était votre réflexion pour combiner télévision et cinéma, sachant que la télévision est devenue - en terme d’accessibilité de masses - plus importante que le cinéma ?

Comme je vous ai dit, cela limitait beaucoup d’éléments dramatiques : garder les unités de temps et d’espace était compliqué. Yalda raconte une histoire de rivalité, de jalousie et d’hostilité entre deux femmes. Mais il y a beaucoup de personnages impliqués autour de ces femmes : les familles et l’équipe de télévision, qui d’ailleurs comprennent plusieurs femmes encore. J’ai découvert pendant les recherches de préparation en visitant des plateaux de télévisions que la majorité des régies était contrôlées par des femmes. Beaucoup de productrices, directrices et réalisatrices travaillent à la télévision. J’ai changé cela dans mon scénario pour correspondre à la réalité à laquelle j’étais confronté.

Est-ce que cette réalité est aussi choquante dans une société iranienne ?

Ce n’est pas si choquant que ça. Beaucoup de femmes travaillent en Iran et avec des positions sociétales importantes. Surtout dans les grandes villes. Mais voir cela à la télévision était tout à fait nouveau pour moi. On voit ce qui se passe à l’écran, mais rarement ce qui se passe dans les coulisses. En fin de compte, Yalda est un récit très féminin, c’est une histoire de femmes et je voulais parler de la condition des femmes en Iran en général. Et montrer la diversité et les classes différentes dont ces femmes sont issues.

Comment votre chef opérateur Julian Atanassov a-t-il pu travailleur dans le contexte de la télévision tout en faisant du cinéma ?

Le travail de Julian est le résultat de longues discussions qui ont commencé longtemps avant le tournage. Dès le début, il était clair que je voulais deux types de mise en scène, de mouvements de caméra et de lumière. Tout ce qui était dans le cadre du dispositif télévisuel était coloré, lumineux et kitsch. Mais pour tout ce qui est en coulisse, la réalité, je voulais de la fluidité et de la rapidité. Je voyais la caméra à l’épaule qui suivait les personnages dans le labyrinthe des couloirs du plateau de télévision. Et c’est là, que la présence de Helder (Loureiro da Silva, gaffer, ndlr), notre collaborateur luxembourgeois, est vraiment venue en aide. Ensemble, ils ont formé une équipe très solidaire en créant cette ambiance très précise.

Yalda n’était pas le seul film à traiter de la peine de mort en Iran à la Berlinale. There is No Evil s’est vu décerner l’Ours d’Or, mais son réalisateur, Mohammad Rasoulof est emprisonné, condamné à un an de réclusion pour propagande contre le régime en 2019. Pouvez-vous commentez cela ?

C’est à nouveau compliqué et absurde. Je ne connais pas les détails autour ce procès, mais Mohammad Rasoulof est un ami. C’est un documentariste et réalisateur très très talentueux. Il n’a pas eu les autorisations nécessaire pour tourner son film et à la suite de cela il a eu des ennuis. Le verdict de l’année dernière fait partie de l’absurdité d’un système qui essaie de mettre en application des lois incompatibles avec l’art et la culture. L’artiste a besoin de liberté pour pouvoir être créatif. C’est impossible d’appliquer la censure contre un artiste. Pire encore c’est l’auto-censure et je pense que Rasoulof essaie de ne pas tomber dans l’auto-censure.

Comment travaillez dans un climat pareil alors ?

En Iran tout semble difficile ou impossible. Mais tout est possible. Il y a des règles, même si c’est parfois très compliqué de trouver des solutions et de comprendre ces règles. Dans mon cas, après mon premier film ça m’a pris huit ans avant de pouvoir faire ce deuxième long-métrage parce que je voulais que le film ait les autorisations. Il y a des réalisateurs qui préfèrent travailler plus vite et sans autorisations et qui sortent leur film à l’étranger plutôt qu’en Iran. Moi, je voulais absolument montrer mon film en Iran parce que je considère que mon vrai public est le peuple iranien et la société iranienne contemporaine. Une société éduquée et ouverte qui est prête à avoir un débat sur la peine de mort et le pardon. Les Iraniens ont compris que c’est un sujet très important.

Tom Dockal
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