Esch-sur-Alzette

Continuité radicale

d'Lëtzebuerger Land du 07.10.1999

Esch-sur-Alzette, cité du fer, berceau du mouvement ouvrier au Luxembourg, ville symbole de la gauche, risque de chavirer à droite dimanche prochain. 1993 a été l'année du grand changement pour la commune administrée par une coalition de gauche depuis 1967. Les communistes, en chute libre depuis quelques élections, n'obtinrent alors plus qu'un seul siège au conseil communal. L'hostilité du bourgmestre socialiste François Schaack à une collaboration avec les Verts rendait impossible une coalition POSL-Verts-PCL et se soldait par l'arrivée des chrétiens-sociaux au conseil échevinal. En 1993 déjà, d'aucuns avaient estimé que le PCS pouvait dépasser ou du moins égaler le POSL. Les socialistes sauvaient finalement leur mandat d'avance en récupérant un siège restant. Mais le PCS et le POSL avaient tous deux perdu un mandat. Les gagnants étaient l'ADR qui fit son entrée au conseil communal avec un mandat, le parti démocratique (PDL) et les Gréng qui obtinrent chacun un deuxième mandat. Cette répartition des sièges à pourvoir sauva la mise au POSL et au PCS qui convenaient d'une grande coalition. Cette année, le PCS veut faire la différence. La tête de liste des chrétiens-sociaux, Ady Jung - ancien membre du PDL et ancien président de l'ACAIE, l'union commerciale d'Esch-sur-Alzette - l'a clairement fait savoir : " Je suis candidat-bourgmestre, mais certainement pas candidat-échevin. " (Républicain lorrain du 25 juin 1999) Des propos réitérés par l'intéressé lors d'une conférence de presse savamment organisée lors du temps des vaches maigres de l'actualité. Ainsi, Jung réussit à monopoliser les media nationaux et à faire jaser les milieux politiques locaux. Car faute de mieux, la campagne électorale tournait dès lors uniquement autour de la question qui du maire sortant, François Schaack (POSL), et du challenger, Ady Jung, allait remporter le morceau. Jung avait pourtant joué gros en se livrant à son chantage politique. Lors de sa première annonce, son concurrent direct à la tête du PCS eschois, François Biltgen, n'était pas encore nommé au gouvernement. La peur de voir Biltgen le dépasser lors des élections a en premier lieu amené Jung à agir de la sorte. Biltgen devenu ministre et donc hors course lors des communales, Jung a remporté une première manche - celle au sein de sa propre liste. Et si d'aucuns voient dans l'offensive lancée par Jung une aubaine pour le POSL : " la possibilité d'avoir Jung comme bourgmestre va ramener beaucoup d'électeurs au vote socialiste " ; celui-ci aura en fin de compte fait un bon choix personnel en focalisant la campagne électorale sur une question de personnes et non pas de programme ou de bilan. Car Ady Jung est échevin de la culture et de la circulation de la ville d'Esch-sur-Alzette. Deux domaines où la politique communale n'a guère brillée, au contraire. Son opposition plus que farouche au projet Kulturfabrik, qui malgré lui a pu être réalisé, l'a rendu tristement célèbre dans les milieux concernés. Dans ce dossier, Jung avait cependant un allié de choix. Le POSL avait lui aussi combattu l'idée d'un lieu culturel autogéré, le site de l'ancien abattoir d'Esch se prêtant à des activités ou projets beaucoup plus rémunérateurs. Un des premiers projets prévoyait ainsi de créer sur ce site des logements - les terrains à bâtir, semble-t-il, manquent à Esch. D'où aussi des projets, comme celui finalement rejeté (mais qui pourrait refaire surface après le 10 octobre) du Bouwenaker. Un promoteur privé - candidat du PCS aux élections de 1993 - prévoyait d'urbaniser une zone de verdure du Galgebierg. Le compromis de vente avec le propriétaire des terrains, l'Arbed, était déjà signé, seul manquait l'autorisation communale de bâtir. Le PCS soutenait de tout son poids le projet en question. Le POSL ne s'était pas exprimé sur l'affaire jusqu'à ce que Henri Grober, échevin socialiste, ne prétende, dans un entretien publié dans la presse, que les plans allaient être autorisés par la commune. Mais Schaack faisait alors jouer toute son autorité pour que l'urbanisation du Bouwenaker n'ait pas lieu. Cette confrontation entre Schaack et Grober était d'ailleurs à l'origine d'une rupture au sein de la section Esch du POSL (voir plus loin). Actuellement, un autre projet d'urbanisation, celui concernant Wobrecken, quartier bourgeois de la cité du fer, cause un certain malaise. Un groupement de défense local s'est déjà constitué, des pétitions réprouvant " le sacrifice des dernières zones de verdure dans Esch " circulent. Mais l'actuelle coalition semble fermement décidée de réaménager le Bouwenaker et d'autoriser un promoteur privé d'y construire 120 logements. La commune avance l'argument du manque de terrains à bâtir au sein de la commune combinée avec une lente mais constante croissance de la population. Esch devrait dépasser le cap des 27 000 habitants en fin d'année. Sans que la commune ait aménagé, ou planifié en temps utile, ses infrastructures urbaines. Ce manque d'infrastructures et d'espace pour logements fait d'Esch-sur-Alzette une ville plutôt chaotique. Les transports urbains sont inexistants. Le Tice assure bien le transport public régional, mais non pas local. Ainsi, il vous est peut-être aisé de joindre les communes avoisinantes, mais impossible de vous déplacer, en bus, d'un point à un autre dans Esch. Se rabattre sur la voiture n'est pas conseillé non plus, le plan de circulation de la cité du fer n'étant pas adapté. Le réaménagement du boulevard Kennedy, avec giratoire, et de l'avenue de la Gare ne suffiront sans doute pas pour désengorger la ville de son traffic. L'idée du City-Bus, défendue par les Verts et soutenue par Déi Lénk, avait déjà trouvé sa place dans les programmes électoraux du POSL et du PCS lors des élections de 1993. Mais depuis, à cause " d'un coût trop élevé ", l'idée n'a jamais été concrétisée. Une autre problématique concerne les écoles, à l'exiguë à Esch. L'école primaire du Brill par exemple, avec ses plus de 600 élèves la plus grande du pays, n'a pas été construite pour accueillir autant d'élèves. Côté lycées, le problème de la surpopulation est le même, les différents travaux en cours ne faisant qu'adapter l'infrastructure aux nécessités urgentes. Le constat est amer. Esch ne dispose pas de plan de développement urbain où les différents éléments: circulation, écoles, logements, infrastructures sportives etc. seraient considérés dans leur ensemble. Le développement urbanistique pourrait être reconsidéré en y intégrant les friches industrielles, le " manque de terrains " déploré par les responsables communaux pourrait ainsi trouver une solution. La lentille Terre-Rouge, par exemple, se situe quasiment au centre-ville d'Esch-sur-Alzette. Pour Déi Gréng et Déi Lénk, les friches industrielles devraient être considérées dans leur ensemble pour créer de nouveaux espaces urbains vivables, planifiés en respectant la situation actuelle et le développement de la ville. Or, le dossier des friches est passé à côté des autorités communales, entre autres à cause de la passivité de ces dernières. La friche d'Esch-Belval verra ainsi la construction du " Rockhaal " cher à l'ancien ministre Alex Bodry - une décision gouvernementale dont la commune n'a que pris acte. La commune ne s'est jamais vraiment impliquée dans les discussions autour de la future utilisation des friches, et ce n'est qu'en période préélectorale que certains candidats de la majorité, à l'image de Jung, viennent de redécouvrir leur importance. Dans une question parlementaire du 2 octobre, signée communément avec le maire de Sanem, Fred Sunnen (PCS), tous deux regrettent que la collaboration entre le propriétaire des terrains, l'Arbed, l'État et les communes n'a pas lieu. Les communes ne seraient informées que sur " les travaux en cours ". Cette situation existe cependant dès le début des pourparlers sur les friches, sans que le(s) commune(s) ne s'en serai(en)t offusquée(s) outre mesure. La coalition entre POSL et PCS n'a ainsi pas su donner une dynamique à leur commune, à l'exemple d'autres métropoles du Sud comme Dudelange ou Bettembourg. Les partis au pouvoir ont ainsi quelque mal à communiquer sur leur bilan, laissant ce champ libre aux partis de l'opposition. Ceux-ci concentrent leurs campagnes, avec des approches différentes toutefois, sur la qualité de vie à Esch-sur-Alzette. Mais une nouvelle coalition, pourra-t-elle pour autant amener une nouvelle dynamique ? Rien n'est moins sûr, étant donné que soit le POSL soit le PCS seront à la tête de cette future coalition et que les deux partis connaissent des différends dans leurs rangs. En 1993, devant le refus du bourgmestre Schaack de considérer une coalition POSL-Verts-PCL, les échevins Henri Alff et Micky Bintz se sont retirés du conseil échevinal pour laisser la place à Henri Grober. Celui-ci était prédestiné pour succéder à Schaack qui avait annoncé qu'il ne finissait pas son mandat. Mais Schaack est revenu sur sa décision et conduira la liste socialiste du 10 octobre. De plus, Lydia Mutsch a entre-temps ravi à Grober, pourtant appelé à devenir le chef de file des socialistes eschois, la présidence de la section locale du POSL. L'incident du Bouwenaker aidant, ainsi que le mauvais score réalisé lors des élections législatives, Grober a préféré se retirer, allant toutefois au terme de son mandat d'échevin. Côté socialiste, la question se pose si Schaack sortira premier des urnes ou s'il se fera dépasser par un autre candidat de sa liste. D'autant plus qu'il n'est pas sûr que Schaack va effectivement entamer respectivement finir son troisième mandat de bourgmestre. La réalisation de la prochaine coalition dépendra de beaucoup de cette constellation. Car si Schaack semble favoriser une coalition avec Déi Lénk (qui ont de sérieuses chances de décrocher au moins un deuxième mandat), une collaboration avec Déi Gréng (qui devraient garder leurs deux mandats) sous le bourgmestre Schaack est a priori exclue. Alors qu'une coalition en présence du président du PCL, Aloyse Bisdorff - plus que possible par le système de rotation instauré par Déi Lénk - risque de ne pas être acceptée par certains verts et socialistes. Le PCS quant à lui se présente avec une liste affaiblie, marquée par l'absence de noms illustres comme François Colling, François Biltgen ou encore Viviane Reding. Une aubaine pour le chef de file Jung qui ne possède plus de concurrents directs sur sa liste. Mais qui sera " soit chef de l'opposition soit bourgmestre, mais pas échevin ". Dans les rangs du PCS, cette attitude est vivement critiquée, et les remous au sein de liste chrétienne-sociale ne sont pas moindres qu'au sein de la liste socialiste. La surprise pourrait ainsi venir de la part des libéraux. Avec actuellement deux mandats, le PDL pourrait profiter du succès des élections législatives, même en l'absence de leur ancienne tête de liste Henri Grethen. Avec trois ou quatre mandats, les libéraux pourraient, soit pour les socialistes, soit pour le PCS, devenir un partenaire de coalition attractif. Même si la campagne du PDL se limite à des slogans du genre " Elo di Blo - Och vir Esch ".

marc gerges
© 2020 d’Lëtzebuerger Land