Participation politique des étrangers

Parti pol. cherche j.f., nat. P. pour candidature liste comm.

d'Lëtzebuerger Land du 03.03.2005

«Les partis politiques ne pourront plus ignorer l'électorat non-luxembourgeois,» se réjouit Michel Legrand, chercheur au Sesopi-Centre intercommunautaire, lorsqu'il présenta, mardi, le Bilan des inscriptions aux élections communales d'octobre 2005 et aux élections européennes de juin 2004 (cahier RED, Recherche, étude et documentation n°9). Alors que les étrangers ne représentèrent que six pour cent de l'électorat total aux élections communales de 1999 - premières élections ouvertes aux non-Luxembourgeois suite au traité de Maastricht -, leur poids a presque doublé depuis, représentant désormais dix pour cent de l'électorat qui ira aux urnes le 9 octobre prochain. Samedi dernier, le Sesopi a expliqué ces chiffres aux partis politiques lors d'un séminaire à l'Abbaye de Neumunster afin de les préparer à cette nouvelle donne, au moment même où les partis sont en train de constituer les listes de candidats locaux. En 1999, seuls 138 des 3 226 candidats aux élections communales étaient des étrangers, soit 4,3 pour cent. Au final, neuf candidats étrangers seulement avaient été élus, soit 0,8 pour cent des 1 140 postes à pourvoir, dont aucun Portugais. La communauté portugaise était alors fortement sous-représentée dans l'électorat global par rapport à son poids démographique (11,5 pour cent d'inscriptions seulement). Pour les élections communales de cette année donc, le Commissariat du gouvernement aux étrangers et les ONGs, les associations et clubs de sports, ensemble avec les ambassades et consulats, avaient mené une large campagne de sensibilisation pour motiver plus d'étrangers à participer aux élections communales de 2005. «Voter pour faire bouger - Bouger pour faire voter» était la devise, avec toutefois la difficulté qu'il fallait s'inscrire avant le 31 mars 2004 pour une échéance qui allait avoir lieu plus d'un an et demi plus tard. C'est d'ailleurs un des reproches que les chercheurs du Sesopi font au système électoral luxembourgeois : la clôture prématurée des listes électorales est un vrai problème, l'expérience à l'étranger, par exemple en Belgique, prouvant que la grande partie des inscriptions se fait durant les derniers mois qui précèdent les élections. En mars 2004 au Luxembourg, on ne parlait que d'élections législatives, un peu des européennes, qui pensait alors à une échéance si lointaine ? Nénad Dubajic souligne d'ailleurs qu'au Luxembourg aussi, les inscriptions se sont avant tout faites durant les dernières semaines avant l'échéance finale. Néanmoins, le Sesopi est extrêmement satisfait de l'évolution : 23 957 non-Luxembourgeois se sont inscrits sur les listes électorales pour les communales, soit une augmentation de 73 pour cent par rapport à 1999. La très grande majorité de ces inscrits sont des ressortissants des quatorze autres pays membres de l'Union européenne avant élargissement, 68 personnes seulement sont originaires des nouveaux pays membres et 1 251 sont des non-communautaires (avant tout Bosniaques et Suisses, les Cap-Verdiens ne venant qu'en troisième position) - qui peuvent participer pour la première fois à ces élections1. Le fait dont le Sesopi se réjouit le plus est la très forte augmentation des inscriptions des Portugais : de 4 896 inscrits en 1999, leur nombre a plus que doublé, à 10 622 personnes (plus 117 pour cent). Cette véritable explosion des inscriptions portugaises pourrait être due à la très forte mobilisation de la communauté par tous les moyens - médias lusophones au Luxembourg, clubs de foot et de folklore, ONGs et stands aux grands événements. Pour Nénad Dubajic, une des explications possibles pourrait aussi être un changement de mentalité au sein de la communauté portugaise ; alors que les premiers immigrants gardaient des liens très forts avec leur pays, il avance que «peut-être leur implication locale signifie qu'ils veulent rester maintenant.» On reprochait souvent aux Portugais de ne pas se sentir concernés par la politique nationale au Luxembourg ou de ne pas s'impliquer, ces nouveaux chiffres sont interprétés par le Sesopi comme une preuve du contraire : «Le degré de politisation semble évoluer au sein de la communauté portugaise, dont on a souvent dit, peut-être trop vite, d'être a-politique» (p.12). Le taux d'inscription atteint maintenant, avec une vingtaine de pour cent, la même importance que celui des Italiens, réputés pour un engagement politique très marqué. Dans les trois principales villes du pays, qui se sont toutes activement engagées dans la promotion de l'inscription des étrangers sur les listes, les augmentations dépassent les cent pour cent : plus 101 à Luxembourg-Ville (4 228 inscrits en 2005), plus 104 pour cent à Esch-sur-Alzette (2 131 inscrits) et même plus 119 pour cent à Differdange (1 105 inscrits). Au total, 94 pour cent des communes ont enregistré de nettes progressions, six communes seulement constatent une baisse. Ce qu'on ignore toutefois à ce stade encore, ce sont les motivations personnelles ou politiques derrière cette mobilisation. Alors que le taux de naturalisation - qui donnerait automatiquement accès à tous les droits de citoyen -, est extrêmement faible au Luxembourg et que le pouvoir politique reste entre les mains d'une minorité, qu'est-ce qui motive un étranger à s'impliquer sur le plan local ? Est-ce que les électeurs d'une communauté vont voter «eth-nique», c'est-à-dire uniquement pour les ressortissants de leur communauté, et est-ce que les potentiels élus d'une communauté vont se consacrer prioritairement, voire exclusivement aux demandes et be-soins de leur propre communauté ? Le Sesopi n'a pas encore pu pousser les études jusque-là, des interviews avec des candidats étrangers de 1999 toutefois avaient prouvé que ceux-là voulaient s'engager prioritairement pour l'intégration des enfants étrangers dans le système scolaire luxembourgeois, mais que leurs autres priorités programmatiques concernaient toute la communauté locale. Les sondages effectués par l'Ilres pour l'enquête électorale pour les législatives de juin 2004 de la cellule Stade de l'Université du Luxembourg avaient prouvé que, parmi les sujets, la participation des étrangers à la vie politique était une priorité des Portugais, alors que les plus de 65 ans de la population «électorale» étaient les plus réservés sur ce sujet. Dans le hit-parade des sujets politiques jugés prioritaires, les communautés interrogées se ressem-blaient : pour les électeurs luxembourgeois, la trilogie de tête se constituait des thèmes chômage/ emploi, éducation et environnement, pour les Portugais, c'était l'éducation, la santé et l'insécurité et pour les autres étrangers : la santé, l'éducation et en troisième lieu le logement. Félix Braz, premier député au parlement issu de l'immigration portugaise (mais naturalisé luxembourgeois), a été véritablement fêté après son élection nationale dans la presse lusophone au Luxembourg - mais est soumis à un traitement franchement raciste sur la chaîne de télévision scolaire Uelzechtkanal. On sait de l'expérience de la discrimination positive des femmes sur les listes électorales à quel point les femmes elles-mêmes ne votent pas pour des femmes et à quel degré les meilleurs ennemis des femmes politiques sont ...les femmes. Il sera donc intéressant d'observer dans quelle mesure ces chiffres des inscriptions vont d'abord influer sur la constitution des listes - verra-t-on de nouvelles listes ? Ou est-ce que les nouveaux candidats vont s'intégrer dans les partis existants, selon le slogan : tous au CSV !2 -, et ensuite sur le contenu des programmes et les enjeux locaux. 

1 La nouvelle loi électorale de février 2003 ouvre le droit de vote aux élections communales à tous les non-Luxembourgeois, y compris extra-communautaires, qui ont 18 ans accomplis, résident légalement au Luxembourg depuis au moins cinq ans le jour de la clôture des inscriptions, jouissent des droits civils et disposent de papiers en règle. Les non-communautaires ne peuvent pas être candidats, les autres étrangers peuvent présenter une candidature s'ils résident depuis cinq ans au Luxembourg et depuis six mois au moins dans la commune en question au moment du dépôt de la candidature. Une fois inscrits, les non-Luxembourgeois sont soumis à l'obligation du vote. 

2 En 1999, les grands partis CSV (18 candidats non-Luxembourgeois), LSAP (20), DP (13), ne comptaient que entre trois et quatre pour cent de candidats étrangers sur les listes, alors que les Verts comptabilisaient 10,5 pour cent (29) et La Gauche 16,1 pour cent (22) de candidats non-Luxembourgeois. L'ADR comptait 14 candidats étrangers sur ses listes.

 

josée hansen
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