Une belle foire-exposition, mais un fiasco politique : six personnes témoignent de leur COP 30

Illusions perdues

Lara Bertemes et Julien Lemmer Veloso, mercredi à l’Athénée
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 28.11.2025

Après trois années dans des pays autoritaires (Bakou en 2024, Dubaï en 2023, Charm el-Cheikh en 2022), la COP retrouvait cette année au Brésil un hôte devenu démocratique. Un premier signal positif, promesse d’échanges soutenus entre acteurs de la société civile. De fait, l’enthousiasme était réel au cours de la première semaine, même si le site n’était pas encore tout à fait prêt. « Plusieurs bureaux, dont le nôtre, n’étaient pas encore terminés. Nous avons travaillé pendant deux jours dans les espaces publics, des bureaux ont été partagés. Pour la confidentialité, ce n’était pas idéal », sourit Lara Bertemes, Climate youth delegate qui a atterri dans la forêt amazonienne le dimanche 9 novembre, au sein de la délégation luxembourgeoise.

Avec Sara Mackel (21 ans), la seconde jeune déléguée luxembourgeoise, l’étudiante en master « Governance of Sustainability » de 25 ans a profité d’un accès privilégié aux discussions. Elles ont analysé les textes qui sortaient des négociations, puis formalisé et défendu leurs points de vue dans le but d’influencer la position européenne. « C’était un travail très technique, où l’on discutait parfois d’une virgule ou d’un mot. Je travaillais particulièrement sur la thématique la finance climatique », précise Lara.

Il se dégageait alors une belle énergie de ce grand rassemblement de 50 000 personnes. « Grâce à la présence des populations indigènes et d’activistes très dynamiques, cette COP était ouverte. C’était enthousiasmant ! Cela nous mettait une bonne pression : nous devions travailler pour eux », ajoute-t-elle. « Nous étions ambitieux et confiants sur le fait que nous parviendrons à trouver un accord qui soit un vrai pas en avant », avance Julien Lemmer Veloso (18 ans), élève au lycée Robert Schumann qui, avec sept autres camarades, faisait partie de la délégation des Youth for climate action.

Le jeune homme est déjà expérimenté, après Bakou et Dubaï, il en est à sa troisième COP. « Notre rôle était le même : nous représentions les lycéens lors des négociations ouvertes et lors de différents side events. » En plus de rédiger et défendre leurs positions, ils partageaient leur expérience sur les réseaux sociaux (notamment la plateforme We don’t have time) pour expliquer aux lycéens restés au pays ce qui se passait à Belém.

Au sein de la délégation luxembourgeoise, l’optimisme était de mise. Arrivé le mercredi suivant, Andrew Ferrone (directeur des Affaires européennes et étrangères au ministère de l’Environnement), était confiant. « Les discussions techniques avançaient bien et nous étions sereins. On avait l’impression que la présidence brésilienne avait un plan », relate le météorologue de formation, membre du GIEC. Dans les couloirs, on entendait que les discussions sur les sujets les plus importants seraient finalisées le mercredi suivant et que la déclaration finale serait signée le dernier samedi, en journée. « C’était surprenant puisque mes dix précédentes COP se sont toutes terminées très tard le samedi. »

Et ils ont tous déchanté. Alors que la Colombie, soutenue par 80 pays (dont le Luxembourg), défendait son initiative pour inscrire la sortie des énergies fossiles dans la déclaration finale, « tout a déraillé » selon Ferrone. Cette proposition était pourtant attendue, le président brésilien Lula en avait même fait une priorité en déclarant : « La Terre ne peut plus supporter le modèle de développement basé sur l’utilisation intensive de combustibles fossiles qui a prévalu au cours des 200 dernières années. »

Mais d’un coup, la diplomatie brésilienne s’est fermée et les négociations sont restées secrètes. Aucune information ne sortait plus du huis clos. « Pendant trois jours, nous n’avons pas vu de texte. Sans accès au document, nous ne pouvions faire aucune proposition… », regrette Ferrone. Les discussions politiques étaient réduites à leur portion congrue, « Le Brésil se bornait à nous faire avaler un texte qui était inacceptable. En fait, ils n’avaient pas de plan. »

Celui de l’Europe, qui rêvait de s’installer dans le fauteuil de leader laissé vide par les USA, n’était pourtant pas beaucoup plus brillant. L’UE n’avait pas les moyens de ses ambitions. Sa division a sauté aux yeux de tous le 4 novembre, lors du Conseil Environnement le plus long de l’histoire, au cours duquel ont été validées in extremis (et sans respecter les délais fixés par les Accords de Paris) les ambitions de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Qui plus est, tout au début de la COP, l’Europe avait apporté une fin de non-recevoir aux pays du Sud qui souhaitaient davantage de financements du Nord pour soutenir leurs efforts de décarbonation. Une position brutale et maladroite qui lui a coûté cher dans la dernière ligne droite, au moment de chercher des soutiens.

« Le dernier jour, avec les autres jeunes, nous étions très frustrés. Certains pleuraient lors de la plénière. Nous avons tellement travaillé pour un résultat tellement peu ambitieux. De nombreux activistes que nous avions rencontrés lors de ces deux semaines étaient sceptiques sur le résultat final, ils avaient raison », soupire Lara Bertemes. Julien Lemmer Veloso abonde : « Pourquoi organiser un tel évènement, rassembler autant de personnes venues du monde entier, si c’est pour aboutir à un résultat aussi faible ? »

Stéphane van Haute représentait à Belém l’ONG Friendship Luxembourg, qui porte de nombreux projets au Bangladesh, par exemple des plantations de mangrove qui protègent les villages et les cultures des inondations, tout en favorisant la biodiversité. Le Brésil était sa sixième COP. « Bien sûr que les résultats sont largement insuffisants, mais nous nous y rendons aussi pour étendre notre réseau, pour faire connaître nos actions et rencontrer des décideurs qui pourront nous soutenir à l’avenir. Sur ce plan, c’est un vrai succès. D’autant que nous avons remporté le prix Earthshot-Prince William 2025 dans la catégorie « Fix Our Climate », la BBC compare cette récompense à un prix Nobel de l’écologie. » Ce volet social de la COP est pour lui aussi important que le politique. « On ne peut pas dire que Belém n’a servi à rien. Évidemment, ça n’a pas été parfait, mais ce grand salon des solutions climatique a aussi un côté revigorant. Il est incroyable qu’aujourd’hui, il existe un tel endroit dans le monde, où l’on peut discuter en paix de ces thématiques cruciales pour l’Humanité. »

David Hoffmann, responsable du plaidoyer de l’Association solidarité tiers monde (ASTM), reconnaît que l’engagement de la société qu’il a observé à Belém était enthousiasmant, mais il estime que la COP doit être bien davantage que cela. « Son objectif principal est politique. Ce n’est pas d’une foire-exposition mondiale dont on a besoin, mais de décisions politiques ambitieuses qui permettront de ne pas dépasser les 1,7 ou 1,8° C de réchauffement. Et à ce niveau, cette COP est un échec. »

La délégation luxembourgeoise, elle, s’était rapidement positionnée dans le sillage la Colombie, demandant l’inscription de la sortie des énergies fossile dans la déclaration finale. Comme souvent lorsqu’il est à l’étranger, le ministre Serge Wilmes (CSV) a tenu un discours offensif, presque militant. C’était déjà le cas lors de la difficile négociation qui a abouti au plan européen de réduction des gaz à effet de serre, dont il a regretté le peu d’ambition. À la COP, son discours suivait la même ligne. Des propos qui interrogent Raymond Klein, coordinateur du groupe Climat de l’ASTM : « Nous attendons maintenant de voir comment le Luxembourg va faire évoluer sa politique climatique pour qu’elle soit alignée au texte signé avec la Colombie et les 80 autres pays. Jusqu’à présent, nous sommes très loin de sortir des énergies fossiles. »

Pour expliquer leur déception, les observateurs remettent en cause le mécanisme même de la COP. Notamment l’obligation de parvenir à un consensus entre les 195 pays. « Comment voulez-vous tous les mettre d’accord sur un programme ambitieux ? C’est utopique », fait remarquer Lara Bertemes. Stéphane van Haute rêve lui d’une COP où les décideurs ne seraient uniquement les politiques. « Imaginez qu’en plus des pays, les délégations représentent également la société civile et qu’elles disposent toutes d’une voix. Il y aurait certainement moins de tendances autoritaires. » Julien Lemmer Veloso estime que les conditions du dialogue ne sont pas justes : « Les petits pays, par exemple, n’ont pas le moyen de s’offrir de grandes délégations et ne peuvent donc pas participer à toutes les négociations. Ce n’est pas normal. Il faut y remédier. »

David Hoffmann regrette surtout l’opacité des négociations à huis clos. « Le texte de la déclaration finale n’est sorti qu’une heure avant la plénière, comment voulez-vous que nous puissions l’analyser et faire notre plaidoyer auprès des décideurs en si peu de temps, c’est impossible. »

La prochaine COP inaugurera un nouveau format. Si elle se déroulera à Antalya (Turquie), elle sera présidée par l’Australie. Les deux pays, qui n’ont pas l’habitude de travailler ensemble, devront donc trouver une voie diplomatique commune. « À priori, ce n’est pas un gage d’efficacité », relève Raymond Klein.

Erwan Nonet
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