Chroniques de l’urgence

L’ombre plutôt que l’empreinte

d'Lëtzebuerger Land vom 01.07.2022

Pratiquement inexistante dans le débat public il y a une vingtaine d’années, la notion d’empreinte carbone individuelle est désormais omniprésente. Prendre conscience de cette empreinte et déployer des efforts pour la réduire significativement est devenu synonyme d’un comportement responsable à l’égard du climat. Calculettes et applications mobiles nous proposent de l’évaluer et de la surveiller. Mais cette notion est-elle vraiment efficace ?

Un premier indice qui devrait nous mettre la puce à l’oreille est son origine. Si des scientifiques comme William Rees et Mathis Wackernagel ont parlé dès les années 90 d’empreinte écologique, celle-ci s’appliquait tant aux collectifs qu’aux individus et se déclinait suivant différentes dimensions : carbone, mais aussi eau ou biodiversité. C’est une campagne à grande échelle lancée par BP et conçue par Ogilvy en 2005 qui a popularisé l’idée d’empreinte carbone individuelle, avec un message sous-jacent fort : Ce sont les choix personnels des consommateurs – et eux seuls – qui permettront de résoudre la crise climatique.

Or, si ces choix peuvent entraîner certaines inflexions, ils ne peuvent pas tout, loin s’en faut : Une part majeure de l’empreinte carbone est de nature systémique. Les changements d’initiative individuelle ont une portée limitée et agissent lentement. Ce qui fait dire à Benjamin Franta, chercheur à l’université de Stanford, que cette campagne de relations publiques de BP a peut-être été « une des plus réussies et des plus trompeuses de tous les temps ».

L’empreinte, issue de la gravité et par nature verticale, renvoie à une vision statique de la société, tandis que l’ombre, omnidirectionnelle et mouvante, dépend de l’éclairage et de nos actions. Dans un article intitulé « Oubliez votre empreinte carbone, parlons de votre ombre climatique », la journaliste américaine Emma Pattee fait valoir que les calculs d’empreinte brossent une image incomplète sinon fallacieuse de l’impact climatique effectif d’une personne, et que la notion d’ombre climatique portée est autrement plus pertinente. Comparons un scientifique qui prend régulièrement l’avion pour participer à des conférences et des actions de sensibilisation sur le réchauffement au cadre d’une banque qui se rend jour après jour à vélo à son bureau. Le premier aura sans doute une empreinte carbone déplorable par rapport au second, mais pour peu que sa banque investisse massivement dans les énergies fossiles, c’est le cadre qui aura de loin l’impact global le plus délétère.

L’ombre climatique, écrit Emma Pattee, « aide chacun d’entre nous à visualiser comment la somme de tous nos choix de vie influence l’urgence climatique ». Et d’expliquer : « Concevez votre ombre climatique comme une forme sombre qui s’étend derrière vous. Partout où vous allez, elle va aussi, mesurant non seulement votre recours à la climatisation ou la consommation d’essence de votre voiture, mais aussi comment vous votez, combien d’enfants vous choisissez d’avoir, où vous travaillez, comment vous investissez votre argent, combien vous parler de changement climatique et si vos paroles amplifient l’urgence, l’apathie ou le déni ».

Jean Lasar
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