Cinémasteak

Point aveugle

d'Lëtzebuerger Land du 01.07.2022

Né en 1933 dans le Surrey, un comté aux abords de Londres, le cinéaste John Boorman est principalement connu pour Delivrance (1972), qui voit une randonnée entre amis virer au cauchemar et détruire à elle seule tout retour à la nature. Assurément aventureux, les héros boormaniens connaissent en effet souvent des trajectoires biaisées, bifurquantes, glissantes. Débordés de toutes parts par des forces qui les excèdent, ils chavirent dans l’inconnu, comme emportés par des eaux contraires. D’où l’omniprésence du thème de l’eau dans sa filmographie. Littéralement, lorsque les quatre inconscients de Deliverance dévalent en canoë la rivière qui les mènera à la mort. Ou plus métaphoriquement dans Point Blank (1967), son deuxième long-métrage adapté d’après The Hunter (1962) de Richard Stark, dont le récit débute et s’achève de nuit sur l’île pénitentiaire d’Alcatraz, lugubre rocher plongé dans les profondeurs de la baie de San Francisco. Seul un détenu surnommé Walker parviendra miraculeusement à s’en échapper à la nage. De cette histoire d’évasion et de vengeance froide motivée par la cupidité, Boorman parvient à formuler une fable critique à l’endroit du mode de production capitaliste. Argent mal acquis ne profite jamais, nous prévient-il en substance.

Dès l’ouverture brumeuse de Point Blank, un grand styliste s’affirme avec vigueur. Des bribes de réminiscences visuelles et auditives se succèdent, éparses, lacunaires, sans lien causal apparent... Pour entretenir la confusion, Walker (Lee Marvin, plein de panache) agonise au sol, à moins qu’il ne soit plongé dans un rêve qui le tourmente. L’hésitation entre la mort et le sommeil est maintenue tout au long du récit, selon un principe d’incertitude généralisé. Ainsi les femmes ont-elles une existence fantomatique, revêtant une pure apparence vestimentaire, quand elles n’abusent pas de somnifères pour échapper à leurs démons intérieurs. Les hommes sont quant à eux hantés par le passé, inconscients de leurs actes, plus agis que véritablement agissant. Comme si quelque chose échappait au pouvoir humain, tel le fatum de la tragédie grecque.

Alors qu’il ne s’agit que de son deuxième long-métrage, la main et le regard de John Boorman sont déjà sûrs et précis. C’est en tout cas la première production américaine dont bénéficie celui qui, dès son succès british inaugural (Catch Us If You Can, 1962), devait s’empresser de rejoindre les États-Unis pour y poursuivre sa carrière. Produit par la M.G.M. en Panavision, le film déploie un florilège de couleurs, inspiré d’une époque bariolée (les sixties carnavalesques) aussi bien que d’Hitchcock (notamment les atmosphères de Vertigo, autre film emblématique tourné à San Francisco), dont il reprend également les motifs serpentins – outre le récit en forme de spirale, c’est le tourbillon de la foule, comme celui des crimes répétés dans lequel Walker est empêtré. Un travail audacieux sur le son y est mené, qui va de pair avec des éclairages originaux et des angles de vue inédits, grotesques, tel celui insistant sur la bouche béante d’un chanteur Noir durant son show. Beaucoup de sources de divertissements en somme, pour finalement parvenir à une fin en suspens, à une conclusion ouverte hautement politique, le protagoniste préférer abandonner le gain qu’il poursuit depuis le commencement. Une prise de conscience tardive, qui lui permet néanmoins d’éviter la mort.

Point Blank (John Boorman, USA, 1967) vostf, 92’, est présenté mardi 5 juillet à 18h30, Cinémathèque de la Ville de Luxembourg

Loïc Millot
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