Officiellement, les frontières des Balkans sont fermées. En réalité, les exilés sont devenus indétectables et entièrement à la merci des passeurs. Enquête

Il n’y a plus de pont sur la Drina

La traversée de la rivière Drina qui sépare  la Bosnie-Herzégovine et la Serbie, est l’étape la plus mortelle de toute la route
Photo: SR
d'Lëtzebuerger Land du 28.11.2025

Un « migrant » poignardé, retrouvé « dans une mare de sang » au printemps en périphérie de Belgrade, un autre tué dans une fusillade avec la police aux portes de la Croatie, deux cadavres découverts dans les bois tout près de la Hongrie, plusieurs bagarres mortelles entre des ressortissants afghans à l’arme blanche à Obrenovac… Depuis le début de l’année, les morts violentes d’étrangers sans papiers sont en forte hausse en Serbie. « Plusieurs gangs se battent pour le contrôle du marché », explique Milica Švabić, juriste de l’ONG KlikAktiv. De leur côté, les autorités tentent de cacher le phénomène : nos questions au ministère de l’Intérieur sont restées sans réponse. Tandis que les médias proches du pouvoir se montrent peu diserts.

Sans doute parce que cette flambée de violence vient mettre à mal le discours officiel, qui prétend que les migrations irrégulières ne sont plus un problème. Belgrade peut s’appuyer sur les chiffres officiels de Frontex indiquant une chute de plus de 90 pour cent des franchissements illégaux des frontières extérieures de l’Union européenne via la route des Balkans après le pic de 2022. « L’UE et les pays des Balkans ont tout intérêt à se réjouir d’une telle baisse : cela valide les énormes investissements consentis pour la prétendue sécurisation des frontières », remarque le chercheur et activiste humanitaire Stevan Tatalović. « Sauf qu’en réalité, personne ne sait combien de personnes empruntent aujourd’hui la route des Balkans. » Ce spécialiste de l’asile et du contrôle des frontières rappelle notamment qu’une infime minorité d’exilés se fait encore enregistrer dans les centres gérés par l’État serbe, ce qui sert de base à l’établissement des statistiques nationales. « Seuls les plus vulnérables s’y arrêtent de leur plein gré, quand ils sont blessés ou qu’ils n’ont plus d’argent. Les autres sont amenés de force par la police. »

De plus en plus de morts et   d’enlèvements

Les exilés sont devenus invisibles sur la route des Balkans, désormais divisée en une multitude d’itinéraires pour plus de discrétion, et les jungles ont presque disparu. La plupart de ceux qui la traversent sans papiers sont hébergés dans des logements anonymes et transportés dans des véhicules privés vers les points de passage. « Les passeurs prennent tout en charge et leur déconseillent même de parler aux humanitaires en leur faisant croire que nous serions de mèche avec la police », déplore Milica Švabić. « En les isolant, ils les mettent dans une situation de dépendance totale, qui laisse la place à tous les mauvais traitements imaginables. »

Les risques pris pour échapper aux autorités se matérialisent concrètement par les tombes portant l’inscription NN (Nomen Nescio, nom inconnu) de plus en plus nombreuses dans les cimetières, particulièrement près des frontières. Il y en a plusieurs centaines, peut-être plus selon les ONG, qui déplorent qu’aucune statistique officielle ne soit disponible. « Pendant des années, tout le monde disait que la route des Balkans était un itinéraire beaucoup plus sûr que la Méditerranée, malgré les refoulements et les violences de la police. Paradoxalement, l’arrivée de Frontex l’a rendue plus dangereuse », insiste Stevan Tatalović.

Les trafiquants seraient toujours plus violents et multiplieraient entre autres les kidnappings pour rançonner les familles. En Bosnie-Herzégovine, le gang afghan BWK a ainsi fait couler beaucoup d’encre : ses membres, très jeunes, sont accusés d’avoir enlevé et torturé des dizaines d’exilés. Trois d’entre eux ont même été jugés et condamnés à 22 mois de prison ferme. « On ne voit qu’une toute petite partie émergée de l’iceberg », assure Silvia Maraone, une humanitaire italienne basée de longue date dans le pays. « La plupart des violences, les réfugiés n’en parlent pas parce qu’ils ont besoin des trafiquants pour avancer. Plus aucun passage de frontières sur la route des Balkans ne se fait sans ces groupes criminels : ils ont un marché captif basé sur la peur », poursuit-elle. En notant que leur mode opératoire est le même qu’en Libye.

TikTok, la vitrine des passeurs

Pour trouver les services de passeurs, il suffit de se connecter à TikTok : le réseau social fourmille de comptes et de contenus en faisant la promotion. « Ces gens sont passés maîtres dans l’art du marketing digital », reconnaît Miodrag Jevtić, coordinateur de la mission de Médecins Sans Frontières en Serbie. Des comptes y proposent des services dignes d’agences de voyage, avec des formules de Peshawar jusqu’à Londres ou de Serbie vers l’Italie, présentées via des vidéos d’animation illustrant le voyage et les modes de transport utilisés. Certains mettent en scène leurs clients satisfaits, d’autres laissent carrément leur numéro de téléphone, souvent avec l’indicatif de la Turquie (+90).

Les gangs n’hésitent pas à pavaner, signant leurs posts et les agrémentant d’émojis ninja, couronne, aigle ou AK-47 pour montrer leur force. Ils vantent leurs armes, leurs gains, leur présence jusque dans les pays de destination et se moquent ouvertement des polices européennes. Les innombrables vidéos laissent en outre entendre que les passages sont massifs — avec des familles entières ou des camionnettes pleines à craquer —et confirment que les trafiquants opèrent ouvertement dans les camps officiels.

Des coûts exorbitants

Les échanges se poursuivent ensuite sur les applications de communication classiques : Snapchat, WhatsApp ou Telegram, en utilisant surtout des messages éphémères pour éviter de laisser des traces. C’est ce que nous ont confirmé des exilés marocains. « Une fois, j’ai préféré jeter mon téléphone quand la police m’a arrêté », confie l’un d’eux. Ce groupe d’une quinzaine de jeunes hommes âgés de 17 à 34 ans est venu se reposer et récupérer quelques vêtements chauds dans les locaux d’Info Park, la dernière organisation de Belgrade à disposer d’un espace d’accueil ouvert. Après avoir passé environ une semaine cachés dans une jungle en périphérie de la capitale serbe aux côtés d’Algériens et de Tunisiens, ils attendent leur transfert, « dans la journée », vers la frontière hongroise.

« C’est 15 euros la nuit sous un toit, mais comme on n’avait pas assez, on a dû dormir dehors », raconte Hamza, originaire de Fès. Assistant vétérinaire, il s’est résolu à partir malgré la grossesse de sa femme. « Plus de travail et la répression politique qui se durcit », justifie-t-il, avant de glisser : « Ma fille doit naître dans trois mois ». D’ici là, il espère être arrivé en France, où il a de la famille, « à Nice, à Marseille et à Bordeaux ». Depuis 2023, les coûts des passages auraient flambé, en corrélation avec le renforcement du contrôle des frontières lié au déploiement de Frontex dans tous les Balkans occidentaux et à l’entrée dans Schengen de la Croatie puis de la Bulgarie et de la Roumanie. « 20 000 euros pour aller d’Afghanistan jusqu’en Allemagne, c’est énorme. Qui peut se payer ça ? », s’interroge Milica Švabić. Selon les témoignages recueillis par son ONG KlikAktiv, de plus en plus d’exilés se retrouvent exploités, même sexuellement, pour payer leurs dettes et pouvoir poursuivre leur périple.

Les autorités détournent le regard

Que font les États de la route des Balkans pour lutter contre les réseaux de trafiquants ? « Pas grand chose », répondent en chœur les humanitaires. Ils partagent le même constat : quelques arrestations ont bien lieu, mais ce sont toujours les petites mains qui tombent. « Les gros bonnets ont des passeports européens et se moquent des frontières », pointe Stevan Tatalović, en évoquant aussi les liens avec les réseaux criminels locaux.

Partout, les autorités rabâchent le même discours : les Balkans ne sont qu’une terre de transit. Le message s’adresse tant à leurs opinions publiques, sur le mode « ne vous inquiétez pas », qu’aux exilés, pour leur signifier que leur place n’est pas ici. Depuis 2008, la Serbie n’a ainsi accordé l’asile qu’à 118 personnes, dont une seule en 2025. Comment s'étonner, dans ces conditions, que les camps officiels soient aujourd’hui presque vides et les activités des passeurs florissantes ? Quant aux ONG, leur nombre se réduit à peau de chagrin sur la route des Balkans. En cause, la chute des financements internationaux, indexés sur les statistiques officielles des passages. « Avant le Covid-19, il y en avait une quinzaine en Serbie, aujourd’hui on les compte sur les doigts d’une main. Résultat, plus grand monde ne peut aller sur le terrain », grince Stevan Tatalović. Si rien ne change, il ne restera bientôt plus que les trafiquants aux côtés des exilés sur cet itinéraire aux portes de l’UE. Pour le pire, et certainement pas le meilleur.

Simon Rico
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