Prélèvements violents, transferts opaques et rapports de domination : les collections des musées luxembourgeois aussi sont marquées par le colonialisme.
La contextualisation s’impose

Empreintes coloniales

Les poissons envoyés du Congo belge par Edouard Luja au MNHN
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 28.11.2025

En 1898, le Grand-Duc Adolphe fait don à la section historique de l’Institut grand-ducal (dont le fonds a été repris par le Musée national d’histoire et d’art) d’une importante collection d’armes et d’objets africains. Des lances, javelots et autres armes traditionnelles, mais également divers éléments du quotidien : des tambours, crécelles, chaises, nattes, amulettes, vases, bijoux, tabatières, offerts par Albert Spring (1861-1917). Une partie du corpus a été montré à différentes époques, mais un grand nombre de pièces n’avaient jamais été vues du public. Lors des préparatifs de l’exposition Le passé colonial du Luxembourg en 2022, les équipes du musée ont pu effectuer des recherches sur leur provenance.

Les sources indiquent que Spring a rassemblé la majorité des pièces aujourd’hui présentes au MNAHA pendant ses séjours en Afrique orientale allemande (Deutsch-Ostafrika, l’actuelle Tanzanie) en 1892 et 1893. Bien qu’employé principalement comme cartographe, Albert Spring a participé à plusieurs opérations militaires contre des populations qui ne voulaient pas se soumettre à l’autorité allemande. Dans ses mémoires, il évoque d’ailleurs sa participation active à plusieurs raids. Il est présent en juin 1892 lors assaut de la forteresse de Tabora d’où proviennent la lance et le tambour sacrés du sultan Isike. En mars 1893, Spring est également actif lors de l’attaque et du pillage du village de Mdaburu en vue de la capture du chef Mwinyi Mtwana, de son père et de son épouse, opposés aux Allemands. Un riche butin est amassé au centre du village avec des armes, des bijoux et des boucliers. « Ne voulant pas emmener les captifs, les Allemands décident de les exécuter sur place. Spring a sans doute enlevé le bracelet d’argent directement sur le corps de Mwinyi Mtwana. » La plateforme en ligne collections.mnaha.lu décrit sans détour les événements particulièrement sanglants qui ont permis à Albert Spring de constituer sa collection. « Quand on a affaire à des objets issus de pillages ou, plus largement de rapports de domination coloniale, nous essayons dans la mesure du possible de contextualiser, d’éclairer les modes d’acquisition et de souligner le cadre colonial. Cela fait partie de la mission d’un musée historique », explique Régis Moes, directeur adjoint du MNAHA.

Le Luxembourg n’a pas connu d’importation systématique ni massive de biens culturels soustraits à des populations sous domination coloniale. Toutefois, des biens culturels et scientifiques issues de régions colonisées sont tout de même parvenus au Grand-Duché à diverses périodes et par de multiples chemins. « L’ampleur et la nature des bénéfices directs et importants que le Luxembourg a tirés du colonialisme font actuellement l’objet de débats », résume le ministre de la Culture Eric Thill (DP) dans deux réponses à des questions parlementaires posées en mai par David Wagner (Déi Lénk) et il y a un mois par Alexandra Schoos (ADR). Le ministre précise que le musée a informé les autorités tanzaniennes de l’existence de cette collection et a proposé une collaboration scientifique en vue d’une restitution au Musée national de Dar-es-Salaam : « Des contacts ont été menés par plusieurs canaux en 2022, à part un accusé de réception, aucune réponse n’a été reçue. » Face au Land, Régis Moes ajoute : « La situation politique en Tanzanie évolue constamment. Entre nos courriers et l’accusé de réception, les noms des responsables du musée avaient déjà changé ». Depuis, aucune initiative nouvelle n’a émergé des deux côtés. « Que cette collection soit connue et décrite pourra nourrir, plus tard de nouveaux projets de recherche, à l’image de ceux menés entre l’Allemagne et la Tanzanie, notamment au Humboldt Forum de Berlin. Pour l’instant, nos moyens restent limités. D’autres partenariats verront peut-être le jour. Au Luxembourg, aucune institution ne dispose encore d’un pôle dédié, mais une réelle sensibilité pour ces enjeux se développe. »

Le C2DH conduit actuellement un vaste programme de recherche sur « L’histoire coloniale du Luxembourg ». Ce projet, établi via une convention avec le ministère d’État, ambitionne de constituer une base historique et scientifique sur une période de cent ans. Kevin Goergen présentera sa thèse dans quelques mois. Selon lui, « beaucoup d’aspects de cette histoire demeurent peu traités et sont très complexes. On néglige notamment d’accorder aux Africains un rôle d’acteurs à part entière. » Le chercheur estime que « toutes les personnes qui sont passées en Afrique – missionnaires, agents, scientifiques, industriels – ont toujours ramené des éléments divers au Luxembourg. Dans quelles conditions, c’est beaucoup plus compliqué à comprendre et c’est très différent selon les époques. »
Ainsi, lors des débuts particulièrement violents de la colonisation, le pillage d’objets revêtait aussi une portée symbolique : « Certains artefacts étaient emportés, pas seulement pour les collectionner, mais pour détruire l’autorité locale ». À d’autres moments, des objets ont pu être achetés sur des marchés, ou offerts par les populations locales. La valeur rituelle ou religieuse de ces pièces est généralement passée sous silence quand elles arrivent sur les murs des musées. Pour Kevin Goergen, on manque de ressources, d’outils et de temps pour vraiment comprendre la provenance de toute une série d’objets. L’accès et l’analyse de documents comme des contrats, des échanges de lettres, de transfert de propriété, l’entrée d’objets dans des collections familiales prend énormément de temps.

« Chaque institution publique est encouragée à mener des recherches historiques sur la provenance des objets, œuvres d’art et archives de sa collection. Il n’existe pas de liste des musées, archives ou autres collections publiques conservant des biens culturels issus d’un contexte colonial », observe Eric Thill dans sa réponse. Il relève que l’Institut national de recherches archéologiques (Inra) conserve dans ses réserves un certain nombre d’objets ethnologiques et ethnographiques, provenant de la séparation des collections du MNAHA.

L’archéologue Laurent Brou présente quelques pièces emballées et répertoriées dans les armoires de l’Inra : « Un petit ensemble entré dans la collection du musée en 1973, dont on ne connaît pas réellement la provenance ». Ces acquisitions tardives proviendraient de productions destinées aux Européens, rapportées comme souvenirs, « qui ne sont pas nécessairement très anciens » : une guimbarde, une statuette, un sifflet… « des objets usuels, dont on n’est même pas sûr s’ils ont été achetés en Afrique ou sur un marché d’antiquaires à Bruxelles » ajoute David Weis, le directeur de l’Inra.

Le travail mené au Luxembourg sur les biens culturels issus d’un contexte colonial s’inscrit dans un mouvement international de reconnaissance de l’ampleur des pertes patrimoniales subies par des groupes et des États spoliés. « Le système de spoliation colonial touche les individus et les groupes, les atteignant dans leurs dimensions les plus fondamentales, telles que l’identité, la perception de soi-même, la spiritualité, la créativité, la transmission et le développement », lit-on dans un rapport de 2022 de l’Office fédéral de la culture en Suisse.

Les grands musées universalistes ou encyclopédiques tels que nous les connaissons aujourd’hui trouvent leur origine au 19e siècle. Ils ont été pensés pour exposer le fruit des explorations et conquêtes européennes. « L’intérêt pour l’Afrique et les territoires extra-européens en général était très fort, au Luxembourg aussi. Les nations européennes étaient en concurrence pour avoir les plus grandes collections ethnologiques », explique Régis Moes. Les artefacts ne sont pas arrivés pas par hasard dans les musées, ils ont fait l’objet de prélèvements systématiques. Certains conservateurs confiaient même des listes de ce qu’ils souhaitaient aux expéditions coloniales armées.

Depuis une vingtaine d’années, sous l’effet conjugué de mobilisations militantes, de stratégies politiques et d’un devoir de mémoire grandissant, des conservateurs et des directeurs de musées, non seulement examinent la provenance de leurs collections, mais engagent des opérations de restitution. Des œuvres, des objets rituels et des dépouilles humaines sont rendues à leurs populations d’origine : l’Allemagne a transféré en 2022 la propriété de centaines d’objets à la Commission nationale des musées et monuments du Nigeria, la France a remis au Bénin 26 artefacts (qui étaient en évidence au musée du Quai Branly) et le Metropolitan Museum of Art, à New York, a conclu un accord avec la Grèce pour lui rendre des dizaines de sculptures. En revanche, le British Museum incarne le front de refus, que ce soit vis-à-vis de la Grèce (les frises du Parthénon), de l’Égypte (la pierre de Rosette) ou des Îles de Pâques (les bustes Moai), arguant de l’universalisme de sa collection. « Quel autre endroit sur notre planète regroupe sous un même toit le fruit de deux millions d’années d’activités humaines ? », avait interrogé le président du musée, George Osborne, dans un discours prononcé en 2022.

Les collections scientifiques posent également de nombreuses questions quant au contexte de leur acquisition. Le musée national d’histoire naturelle (MNHN) a mis certains parcours en lumière à l’occasion de différentes expositions et ceci, dès 2015. Orchidées, cacao et colibris – Naturalistes et botanistes luxembourgeois en Amérique latine, présentait par exemple la figure du naturaliste luxembourgeois Édouard Luja (1875-1953), à laquelle une exposition de photos a été consacrée quelques années plus tard. Directeur de plantation à Kondué, dans l’ancien Congo belge, entre 1898 et 1920, il rassemblait des plantes et des animaux qu’il envoyait à Luxembourg et au Musée du Congo belge à Tervuren. Contrairement à l’image qu’il forge dans ses lettres, parfois publiées dans la presse, il ne fut pas un explorateur solitaire, mais était dépendant des savoirs des guides locaux. « Ce n’est certainement pas lui qui a été chercher les spécimens dans les fleuves », pointe Patrick Michaely, le directeur du MNHN.

Deux espèces de poissons envoyés par Luja apparaissent aujourd’hui dans l’exposition permanente, avec une étiquette bien visible indiquant la provenance du Congo belge en 1908. « Le plus précieux est le Distichodus lusosso, car c’est le spécimen de référence à partir duquel l’espèce a été décrite », précise le directeur. Il en profite pour souligner un autre phénomène lié au colonialisme : la taxonomie. « Un reproche récurrent dans la mouvance de la décolonisation des collections scientifiques souligne l’absence quasi totale de référence aux pays d’origine et aux savoirs des populations locales dans les noms attribués aux espèces. » Contrairement à une idée largement diffusée, le système de classification du vivant, élaboré au 18e siècle par Carl von Linné, n’est pas neutre. Les spécimens prélevés dans les colonies étaient majoritairement rapatriés vers les métropoles, enrichissant herbiers, musées et jardins botaniques européens. Les pays d’origine, eux, perdaient l’accès matériel et intellectuel à leur propre biodiversité. Parallèlement, le système d’appellation scientifique éclipsait les savoirs autochtones : noms vernaculaires, classifications locales et relations culturelles au vivant disparaissaient au profit de désignations latines souvent dédiées à des naturalistes, des militaires ou des dirigeants, renforçant une invisibilisation des connaissances indigènes.

France Clarinval
© 2026 d’Lëtzebuerger Land