Nico Patz l’affirme : l’identité de Clervaux s’est perdue. Annick Wolfers affirme elle que la Sûre coulera immuablement

Des réalités de Clervaux

d'Lëtzebuerger Land du 28.11.2025

La première exposition, The River Always Flows, est une ode à la Sûre, par une enfant du pays. Annick Wolfers photographe et cinéaste, vit sur les bords d’un fleuve beaucoup plus imposant : la Tamise à Londres. Mais paradoxalement, c’est de la rivière de son enfance qu’elle a photographié les ondes et les mouvements, à l’occasion d’un moment malheureux : il fallait vider la maison de famille. Annick Wolfers a pudiquement photographié cet intérieur et les êtres qui, les cartons bouclés, vont emmener leurs souvenirs. A contrario, le flux de la Sûre qui, comme le dit le titre, a coulé, coule et coulera encore longtemps, symbolise le tourbillon de la vie même si souvent aujourd’hui, la descendance est dispersée.

Loin du bord de l’eau originel, des hautes herbes de la rive de la Sûre et des algues accrochées aux pierres du fond, des racines des arbres qui plongent dans l’eau pour y puiser leur sève. Annick Wolfers a volontairement uniquement capté le reflet de ce monde qui lui était familier enfant, sur et sous l’eau. C’est un reflet de souvenirs assez complexe, difficile à déchiffrer. Seul un effet de voûte céleste renversée à la surface de l’eau, est une évocation assez simple et poétique de la constellation familiale proche et lointaine désormais de Clervaux. Peut-être que la technique a emporté Annick Wolfers trop loin du sensible.

Pour l’autre exposition, le Centre national de l’audiovisuel a prêté la salle du Brahaus aux voûtes gothiques, qui fut la salle à vivre jusqu’aux temps modernes d’une famille de Clervaux, à la Cité de l’image. Nous reviendrons au printemps sur le parcours des photographies en extérieur, mais pour la mauvaise saison, la commune a transformé l’ancien Syndicat d’initiative en salle d’exposition. Un espace certes modeste, où seront exposées régulièrement des photographies à une température qui défie la rigueur de l’hiver des Ardennes.

Ce que montre Nico Patz, s’intitule Cliärrwer Saiten, Cliärrwer Zeiten. C’est, on ne peut plus clairement dit, un travail de mémoire sur Clervaux et les bâtiments publics qui fédéraient la population. Cette époque n’est d’ailleurs pas lointaine, où les natifs de Clervaux, qui y vivent toujours, sont nés à la maternité de la Clinique Saint-François.

C’est le premier bâtiment qui accueille les visiteurs de Cliärrwer Saiten, Cliärrwer Zeiten. Accompagné d’un cartel qui indique l’année de construction, sa fonction, l’année de sa destruction. La clinique des sœurs franciscaines, érigée en 1910, pour soigner les malades de la tuberculose, devint ensuite l’hôpital généraliste et aussi la maternité. Nico Patz est également à l’origine d’une initiative de collecte pour chaque série, d’une photographie privée. L’attachement des habitants de Clervaux n’en paraît que plus fort aux six séries présentées.

Désormais dentiste à la retraite et Cliärrwer enraciné, il photographie depuis 2008, au moment de la décision de leur destruction ou de leur abandon, ces lieux qui faisaient partie de la vie publique. À l’exception de l’Hôtel du Parc, devenu propriété privée, la poste, la piscine municipale, la salle des fêtes de l’école primaire, une entreprise industrielle, et, la clinique. Des lieux de services publics essentiels, dont la disparition transforme le vivre ensemble et l’image de Clervaux, désormais concentrée autour de la Family of Man d’Edward Steichen et la volonté de faire de la Cité de l’Image un nouveau pôle d’intérêt de la décentralisation culturelle du Luxembourg.

Le reportage, architectural et sociologique de Nico Patz pourrait fustiger les communes qui oublient l’importance du vivre ensemble des habitants au quotidien. Mais soyons francs : ces bâtiments ne sont pas toujours des « perles » architecturales (ici à l’exception de la piscine et des boiseries de la résidence d’été du seigneur, l’Hôtel du Parc). Leur réhabilitation, ne serait-ce qu’au plan des adaptations techniques, serait d’un coût exorbitant.

Les photographies de Nico Patz, toujours frontales, constituent un reportage à valeur patrimoniale, architecturale et sociologique. À l’objectivité du cadrage, s’ajoute la sensibilité du « local » qui a parfaitement connu ces lieux. Le visiteur sent, comme le ressentaient les malades, la douceur des verres vitraux colorés. On se demande ce que sont devenus, de manière générale au Luxembourg, les carrelages qui ornaient le sol des lieux publics et des couloirs des maisons ? La rampe de l’escalier en fer forgé témoigne, même si assurément, elle ne serait pas compatible avec les normes de déplacement d’aujourd’hui, d’un métier artisanal largement répandu et dont il ne reste que de rares représentants.

Léon Braconnier dans le texte du catalogue, à la mise en page aussi sobre que le témoignage de Nico Patz, fait sentir qu’à travers les photographies, les machines à l’arrêt de l’usine Tramway Tramrail International (CTi), sentent encore l’huile de moteur et la poussière du métal découpé. Ici s’élève désormais le lycée, qui va encore être agrandi, preuve d’une nouvelle vitalité d’un canton à la population croissante.

La couleur jaune de la Poste, typique des « années plastique » et ses faux-plafonds en grillage quadrillé, parle par d’elle-même. Les années 1970 n’étaient pas du meilleur goût mais la poste, ses guichets et les lettres glissées sous la vitre à la postière, avec une petite conversation en prime, faisaient partie de la vie. D’ailleurs, est-ce le revival de l’architecture moderniste qui rend attrayante la piscine, ses façades en lames de verre, sa voûte en forme de vague ?

Le travail de Nico Patz est certes nostalgique : on entendrait presque l’écho des cris des enfants et la chaleur humide embuerait les parois des vestiaires. Cliärrwer Saiten, Clärwer Zeiten a ceci de contemporain, qu’il dresse le constat d’une réalité à juste titre regrettée.

Les expositions The River Always Flows et Cliärrwer Saiten, Cliärrwer Zeiten, sont à voir jusqu’au 20 décembre à la Maison de la culture et au Brahaus, à Clervaux

Marianne Brausch
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